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Aragon, Triolet, Camus, Moussinac…

Jeudi 24 Septembre 2020
Parlons français et articles de Ce soir (1944-1947)
Les Annales de la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, numéro 21
Delga, 430 pages, 22 euros

On ne peut manquer, refermant la dernière livraison des Annales, de penser à ces mots célèbres d’Aragon : « Je n’ai pas toujours été l’homme que je suis. » Trois visages contrastés se donnent en effet à lire dans ce numéro. Le premier, c’est celui du jeune auteur, à Moscou, d’une brochure éditée en 1932 sous l’égide de l’Union des athées militants de l’URSS : « L’Église catholique et la préparation à la guerre ». Le texte, inédit en français, est ici proposé à partir de l’édition russe. Le texte est rude comme l’époque, qui est celle de Pie XI et de la stratégie « classe contre classe ». Aragon canonne l’Église, « rempart contre l’activité révolutionnaire des masses », « agent d’une double union sacrée » anticommuniste et antisoviétique… Il flétrit au passage cet étrange « humanisme » qui s’épouvante d’une guerre entre Européens mais se satisfait des massacres coloniaux. Pour ces gens, traduit Aragon, « les Marocains ne sont pas des hommes »… Le deuxième, c’est celui du journaliste de la Libération puisque la revue poursuit la publication des articles du poète dans Ce soir. La nation est partout exaltée – sans une once de xénophobie. Puis survient la guerre froide et une troisième voix se fait entendre, avec des accents de classe plus prononcés. Des critiques dénoncent-ils le « caractère antifrançais » d’ Henri V de Shakespeare, Aragon réplique : « Ma sympathie ne va pas à ces nobles incapables de la cour de Charles VI » (12 octobre 1947).

Elsa Triolet tient aussi une belle place dans ce numéro. Ce que la NRF avait commencé, les Annales l’achèvent en publiant l’intégralité de la correspondance Triolet-Camus. On y voit la générosité et la curiosité d’une romancière presque quinquagénaire envers un auteur encore dans la vingtaine. Nous sommes en 1943 et Triolet vient d’écrire le Mythe de la baronne Mélanie en dialogue avec le Mythe de Sisyphe. Les éloges réciproques ne manquent pas mais Camus tend à enfermer Triolet dans son sexe. Le Mythe de la baronne est ainsi une « réussite étourdissante », notamment parce que « vous semblez toujours si à l’aise dans le concret et dans le quotidien (c’est une des grâces de l’état de femme) » (25 mai)… Correspondance, au total, sans issue, elle s’éteint dès 1944. Marie-Thérèse Eychart montre qu’en 1945, recevant le prix Goncourt, Triolet n’est pas quitte avec les assignations. D’aucuns tentent de ravaler son prix littéraire à un « prix de vertu » décerné aux femmes en général ou à la Résistance. La réception des  Rendez-vous des étrangers, quelques jours après le début de l’insurrection hongroise, ne sera pas plus simple, comme l’évoque Jean-Pierre Landais.

Il faudrait encore signaler les belles pages consacrées à Léon Moussinac : le jeune auteur d’une nouvelle ici republiée et le vieux directeur des Arts déco aux prises avec les vents glacés de la guerre froide et les partitions différentes qui se jouent plus ou moins subtilement parmi les artistes et dirigeants communistes. Signalons encore les articles consacrés à Barbusse et à Gamarra ou celui de Silvia Baron Supervielle, qui attire précieusement l’attention sur les Lettres françaises de Roger Caillois en Amérique du Sud. 

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