Metropolis, un miroir tendu par Fritz Lang à son époque. © AV
Metropolis, un miroir tendu par Fritz Lang à son époque. © AV
Lundi, 3 Août, 2020

Bienvenue en terre imaginaire 1/20. Metropolis, des entrailles de la ville au Moloch de l’usine

Le film de Fritz Lang saisit l’avènement d’une civilisation urbaine, l’entrée dans l’âge des foules, la tyrannie du taylorisme. Dans une ville du futur clivée entre un univers ouvrier souterrain et des possédants tutoyant le ciel.

Il s’est projeté d’un siècle dans le futur pour peindre le Berlin de son temps, celui du mitan des années 1920, avec son abîme séparant la vie de jouissance des possédants de l’implacable labeur des ouvriers plongés dans une effroyable misère, au lendemain d’une révolution assassinée. Metropolis, ce n’est pas seulement une dystopie : c’est un miroir tendu par Fritz Lang à son époque. Dans cette œuvre d’anticipation, le récit importe moins que le monde façonné par le cinéaste allemand. Luis Buñuel jugeait d’ailleurs l’intrigue tramée par la scénariste et compagne du réalisateur, Thea von Harbou, triviale et ampoulée, « d’un romantisme suranné » ; il lui préférait le « fond plastico-photogénique » du film, digne, selon lui, du « plus merveilleux livre d’images ».

En bas, les machines dictent aux hommes leurs cadences infernales

Le générique, d’emblée, esquisse un fascinant univers de rouages et de pistons, machinerie folle, insatiable, ininterrompue. À l’ombre des gratte-ciel et des cheminées crachant vapeurs et fumées, une grille se lève. Deux bataillons d’ouvriers se croisent, le temps d’une relève, au pas cadencé, en uniformes gris, têtes baissées, corps raides, bonnets frappés d’un numéro de matricule. Cet univers carcéral, concentrationnaire, est comme une stupéfiante préfiguration du nazisme : dans son Histoire du cinéma, Georges Sadoul raconte l’histoire d’un déporté gravissant en 1943 le monumental escalier du camp d’extermination de Mauthausen. À l’un de ses compagnons, il lança : « Connais-tu le film Metropolis ? » Le film a fasciné Adolf Hitler et son ministre de la propagande, Goebbels, qui offrit même à Fritz Lang de devenir le cinéaste officiel du régime, après avoir fait interdire le Testament du docteur Mabuse. « C’est nous qui décidons qui est juif et qui ne l’est pas », aurait-il dit au réalisateur, qui feint d’accepter avant de prendre aussitôt la fuite. Von Harbou, elle, fit allégeance aux nazis en 1933…

Dans les usines de la cité futuriste, les horloges ont dix heures : le temps du travail, avant que les ouvriers ne rejoignent leur antre souterrain, obscur, hérissé de barreaux. À la surface, un tout autre monde, scintillant celui-là, se prélasse à la lumière du jour, dans les floraisons baroques d’extravagants jardins. Les corps y sont déliés, les visages, épanouis. Les deux univers entrent en collision lorsque surgit Maria, pacifique figure de la réconciliation entre les classes, entourée d’enfants dépenaillés, pieds nus, aux visages maculés. L’apparition embrase l’esprit de Freder Fredersen, fils choyé du maître de Metropolis, qui finit par rejoindre les lugubres entrailles de la ville, où les machines dictent aux hommes, jusqu’à l’épuisement ou la mort, leurs lois et leurs cadences infernales. Ces engins de malheur lui apparaissent sous les traits d’un Moloch avide, dévorant goulûment ses proies.

En haut, les plus fortunés comptent les profils

Dans le monde d’en haut, les plus fortunés comptent eux aussi le temps… et les profits. Autour d’une moderne tour de Babel, la ville, tentaculaire, dense, verticale, part à l’assaut du ciel, se fond dans le mouvement perpétuel qu’elle orchestre. Son architecture annonce le brutalisme d’après guerre ; sur ses routes suspendues que survolent les avions, le flux des véhicules ne connaît pas de trêve. Dans les catacombes de Metropolis se jouent des scènes plus archaïques. En prêtresse antique, entourée de croix et de bougies, Maria y prêche, dans un chaos rocheux creusé d’abris troglodytiques, la fraternité universelle. De cavernes en grottes, elle sera traquée par Rotwang, savant fou qui, sur ordre du maître de Métropolis, fera d’un inquiétant androïde féminin de son invention le double maléfique de la jeune femme. Sous ses traits, le robot sèmera la discorde et le désordre, avant de finir sur un bûcher. L’ordre rétabli, la véritable Maria décrète que le cœur (Freder) doit assurer la médiation entre le cerveau (le Maître) et les bras (les ouvriers). Fritz Lang lui-même a renié l’épilogue réconciliateur de cette œuvre de science-fiction : « La conclusion est fausse, je ne l’acceptais déjà pas quand je réalisais le film », confiait-il, en insistant plutôt sur sa tentative de capturer « le rythme bourdonnant du progrès inouï de la civilisation ». Metropolis saisit l’avènement d’une civilisation urbaine, l’entrée dans l’âge des foules, la tyrannie du taylorisme, les contrastes entre des mondes sociaux. Son esthétique et ses protagonistes inspireront des œuvres au fond plus tranchant : au cinéma, les Temps modernes, de Chaplin, et au théâtre, Sainte Jeanne des abattoirs, de Bertolt Brecht, qui résonne comme une réponse communiste à l’illusoire concorde bénie par Maria.

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Rosa Moussaoui
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