Mercredi, 1 Juillet, 2020

Certaines populations vont-elles souffrir de la faim après le Covid-19 ?

Selon les estimations de la Commission européenne, la production de blé tendre dans les pays membres de l’Union connaîtrait une baisse des rendements de 7,5 % en 2020 sur la moyenne des cinq dernières années. Par ailleurs, les projections de UDSEA, le département américain de l’agriculture, indiquent que les stocks mondiaux de report au moment de la moisson de cet été seraient de 316 millions de tonnes dans les pays exportateurs, soit 6 millions de tonnes de plus qu’un an plus tôt. Parallèlement, la Chine et l’Inde disposeraient aussi de stocks importants. Du coup, le prix du blé au départ de la ferme restera peut-être trop bas pour rémunérer correctement le travail des paysans. Néanmoins, des millions de consommateurs en manque de solvabilité pourraient souffrir de la faim un peu partout dans le monde suite aux pertes d’emplois induites par la pandémie du Covid-19.

Suite à la crise financière de 2008-2009, les émeutes de la faim avaient touché de nombreux pays pauvres en raison d’une envolée du prix du blé notamment. Dans les prochains mois, la faim risque aussi de toucher une proportion croissante de la population mondiale. En raison des pertes d’emplois, beaucoup de ménages ne disposeront pas d’un revenu suffisant pour manger à leur faim. Mais, comme les stocks de blé sont importants dans les pays exportateurs à l’approche de la nouvelle moisson et que la demande solvable ne va pas progresser, on spécule plutôt à la baisse dans les salles de marché. En France, le prix de la tonne de blé rendue au port de Rouen pour l’exportation cotait 167 € le 23 juin contre 181 € deux semaines plus tôt. Entre ces deux dates, un passage pluvieux sur l’Europe laissait supposer une amélioration des rendements, ce qui explique la baisse du prix !

Des rendements très moyens dans certaines zones en 2020

On sait déjà que les rendements céréaliers seront très moyens cette année, voire plutôt médiocres dans ce que l’on nomme, en France, les « zones intermédiaires ». Il s’agit de zones de production dont le potentiel des sols et nettement moins favorable aux rendements que celui des terres de la Beauce et d’autres régions du même type, comme une partie de la Nouvelle Aquitaine et des Hauts de France. La Bourgogne et une partie de la région Centre font partie, avec quelques autres, de ces zones où les rendements sont problématiques dès que la pluviométrie a été insuffisante, ce qui est le cas cette année. Avec un prix du blé très en dessous la barre des 200 € la tonne rendu au port d’exportation, il devient alors difficile de gagner sa vie en produisant des céréales.

Pour la récolte de 2020, l’implantation des cultures au début de l’automne 2019 avait été rendue difficile car les sols étaient secs. Les semis sont ensuite devenus problématiques à partir de novembre, quand il s’est mis à pleuvoir tous les jours. Du coup, en blé comme en orge, les semis de printemps e ont été plus nombreux en mars 2020 que les autres années. Mais le manque de pluie en mars et avril a retardé la germination des graines dont beaucoup ont alors été consommées par les corbeaux, ce qui réduira la densité des épis au mètre carré au moment de la récolte. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la fermeture des bars et des restaurants pendant trois mois a réduit les débouchés de l’orge de brasserie, laquelle entre dans les productions de bières industrielles et artisanales. Là aussi, l’augmentation du stock de report favorisera une mauvaise tenue des cours.

La chute des cours du pétrole fait aussi chuter ceux des céréales

Voilà pourquoi les spéculateurs ne voient pour l’instant pas de perspectives leur permettant de spéculer à la hausse sur les prix des céréales. Outre les réserves mondiales de blé tendre, la chute de la consommation des carburants sur toute la planète a fait chuter la consommation de pétrole dans des proportions importantes. Mais cela s’est aussi traduit par moins d’éthanol dans l’essence et moins de diesters dans le gazole. Or l’éthanol vient de la canne et de la betterave à sucre, mais aussi du maïs et du blé, voire de l’orge. Parallèlement le colza et le tournesol, également cultivés en France, entrent dans la production du diester, en concurrence avec l’huile de soja en Amérique du nord et du sud, avec l’huile de palme en Asie et en Afrique. En raison du recul de la demande, les prix de toutes les matières premières destinées à produire des agrocarburants sont tirés vers le bas avec la chute durable de la consommation de pétrole.

Refonder la politique agricole commune en Europe

Alors que la pandémie du coronavirus a montré l’importance vitale de notre agriculture comme de notre souveraineté alimentaire, faire dépendre les prix payés aux paysans des aléas climatiques et de la spéculation sur l’alimentation devient irresponsable, voire criminel. La Confédération paysanne vient de publier un document pour inciter les pouvoirs publics à tirer les leçons de cette pandémie. Elle demande « la fin des accords de libre-échange et l’arrêt de toutes les pratiques de dumping qui encouragent le moins-disant social et écologique et empêchent toute relocalisation durable » de la production agricole. Elle veut « des outils de régulation des marchés garantissant un maintien de prix au-dessus des coûts de production. L’organisation commune des marchés de la PAC (Politique agricole commune) doit être refondée en ce sens et basée sur des politiques de préventions et non de gestion des crises », affirme le syndicat.

Voilà des idées qu’il convient de prendre en compte dans le cadre de la discussion sur la nouvelle réforme de la PAC plutôt que de multiplier les accords de libre-échange avec les pays tiers. Mais ce n’est pas l’orientation que préconise la Commission européenne. En attendant, le président Macron n’a pas clarifié sa position sur le sujet quand il a complimenté lundi les membres de la « Convention citoyenne sur le climat » en évoquant vaguement les propositions de cette dernière sur l’agroécologie. Quant au ministre de l’Agriculture, il demeure muet sur le sujet.

Gérard Le Puill

×