L’arrivée, mercredi, du Scombrus dans le port de Concarneau. Le Télégramme/Guirec Flécher/MaxPPP
L’arrivée, mercredi, du Scombrus dans le port de Concarneau. Le Télégramme/Guirec Flécher/MaxPPP

Chalutiers géants. The Game of tonnes

Vendredi 25 Septembre 2020
Le Scombrus, dernier-né des mastodontes de la pêche française, doit être béni ce vendredi 25 septembre au port de Concarneau. L’office se déroulera sous les bons auspices de l’État, mais sans la grâce des pêcheurs artisanaux, lesquels maudissent ces colosses de la mer qui avalent les poissons par milliers.

Ne parlez pas de baptême, ce n’est pas comme cela qu’il faut dire. La cérémonie, qui doit se tenir ce jour sur le port de Concarneau, dans le Finistère, est une bénédiction en bonne et due forme. Un homme d’église conduira l’office, auquel tout le gratin de la pêche française est convié. Annick Girardin, ministre de la Mer, et Julien Denormandie, celui de l’Agriculture, seront là, aux côtés de Gérard Romiti, le président du Comité national des pêches et de 300 autres invités. C’est que l’événement est de taille, il n’y a pas d’autres mots, quand il vise la consécration d’un colosse de la mer : le Scombrus, dernier-né de cette famille de chalutiers géants qui croisent les océans, aura été très officiellement oint en ce 25 septembre.

Les fées, toutefois, ne seront pas les seules à se pencher sur son berceau. Ce vendredi est aussi déclaré jour d’enterrement d’une petite pêche artisanale prête à souffler des rafales de colère. Gardé, depuis mercredi, par les forces de police, le port se préparait à du remous, alors que les acteurs de la filière prévoyaient de manifester ce matin (1) contre ce nouveau rejeton d’une pêche industrielle qui n’en finit plus de laminer le métier.

« En trente ans, la flotte française a été réduite de moitié », résume Ken Kawahara, secrétaire de la Plateforme de la petite pêche artisanale. La concentration des armements est en cause, qui voit, depuis 1990, les petits se faire avaler par les gros. Propriété de France Pélagique, l’un des principaux armateurs de l’Hexagone quoique filiale du groupe néerlandais Cornelis Vrolijk, le Scombrus CC-919999 (c’est son nom officiel) présente, de fait, comme un parfait échantillon du genre.

Long de 81 mètres, équipé d’une unité de surgélation qui occupe son volume aux trois quarts, le bateau est capable, en une nuit, de capturer jusqu’à 200 tonnes de poissons. C’est «  l’équivalent de ce que peut traiter la criée de Lorient, plus grosse criée française », souligne Thibault Josse, chargé de mission pour l’association Pleine mer qui regroupe pêcheurs artisanaux et défenseurs de l’environnement. L’équivalent, aussi, de ce que pêchent, en un an, dix bateaux d’une dizaine de mètres. Pour comparaison, en 2018, on comptait, en France métropolitaine, près de 3 500 de ces derniers, contre seulement 37 de plus de 40 mètres (2). Les plus de 70 mètres, eux, ne dépassent pas, aujourd’hui encore, la dizaine.

Ce sont eux, cependant, qui, d’année en année, tendent à accumuler les quotas. Les chiffres ne sont pas tous sur la place publique, certains circulent néanmoins. «  Nous avons l’exemple du Margiris, navire-usine néerlandais de 142 mètres qui dispose à lui seul de l’équivalent de 75 % des quotas britanniques », relève Thibault Josse. Toutes proportions gardées, le Scombrus ne devrait pas être moins gourmand.

Contactée par l’Humanité, France Pélagique n’a pas souhaité répondre directement à nos questions. Son dossier de presse, qui détaille longuement les qualités environnementales de son nouvel équipement, reste pour sa part on ne peut plus vague quant à sa capacité de pêche.

La genèse du bateau, cependant, offre une idée de celle dont il dispose. Car, pour pouvoir mettre le Scombrus à flot, France Pélagique a fait des sacrifices. C’est le Label Normandy et quatorze de ses membres d’équipage qui en ont fait les frais. Petits pêcheurs et organisations environnementales l’assurent : revendu il y a peu, le chalutier de 51 mètres a été liquidé afin d’obtenir les fonds, mais aussi les autorisations de jauge dont bénéficierait aujourd’hui  le Scombrus. «  C’est une stratégie qui remonte à la création de la Politique européenne des pêches, en 1982 », explique Ken Kawahara. «  Pour accumuler les droits de pêche, les armateurs doivent les prendre à d’autres, et pour cela, ils vendent et ils rachètent. »

À elle seule, l’histoire tout entière du Label Normandy raconte ces trocs. Construit en Espagne en 1995 sous le nom de Wiron 1 pour le compte de l’armement néerlandais Jaczon, acquis par la suite par Cornelis Vrolijk et rebaptisé Atlantic Lady, le navire est devenu, en 2017, propriété du fécampois Spes Armement… société dans laquelle France Pélagique, qui déjà exploitait le Sandettié et le Prins Bernhard, deux unités de plus de 80 mètres immatriculées à Fécamp, prenait, cette même année, des « parts substantielles », rapportait à l’époque l’hebdomadaire le Marin.

Quoi qu’il en soit, reprend Ken Kawahara, « dès lors qu’un navire doté d’une telle capacité d’absorption est sur zone, il la vide littéralement de ses poissons ». L’impact est terrible pour les petits pêcheurs qui, dans le même temps, se voient retirer des quotas. «C’est arrivé récemment à l’un de nos collègues, qui s’est vu refuser le droit de sortir pêcher alors même qu’un gros chalutier pélagique opérait plus au large. » L’impact est lourd, aussi, pour la ressource halieutique et la biodiversité marine.

Cerise sur la chaloupe : rien, dans cette entreprise, ne viendra soutenir l’économie locale. Construite et mise à flot en Pologne, la coque du Scombrus CC-919999 a été équipée en Norvège. Le fruit de sa pêche, lui, devrait finir dans le port d’IJmuiden, aux Pays-Bas.

(2) Source : ministère de l’Agriculture et de la Pêche.

(1) Sous réserve d’interdiction liée au Covid-19.
×