Éditorial. L’histoire instruit les possédants

Jeudi 24 Septembre 2020

La lutte des Bridgestone est symbolique, non pas à cause des images chocs d’une lutte déterminée. Elle est emblématique parce qu’elle montre comment les possédants apprennent de l’histoire. Les précédents de Continental ou Goodyear les ont instruits. Changement de méthode : plus de fermeture brutale, mais un dépeçage petit à petit d’une usine pour enfin conclure qu’elle n’est plus assez compétitive. Chez Bridgestone, ce sont au moins six ans de travail de sape. Injecter ce poison à dose lente permet de faire monter d’un même mouvement la résignation, faire croire à la fatalité chez les salariés et jusque dans le bassin local.

Or, chez Bridgestone, comme dans bien des cas de fermetures d’usines, il n’y a aucune fatalité. Y a-t-il des besoins de pneus en France ? Évidemment oui. Il y a même de nouveaux besoins dans des formats que ne couvre pas l’usine de Béthune, ce que la direction sait parfaitement. L’entreprise a-t-elle les moyens d’investir ? Assurément, puisque 300 millions l’ont été en Pologne et en Hongrie. Les pouvoirs publics sont-ils prêts à suivre ? L’ensemble des responsables politiques le clament sur tous les tons. Et c’est là l’autre enseignement de cette crise. Si Bruno Le Maire ou Xavier Bertrand trouvent la décision de l’équipementier « ­révoltante », n’est-ce pas parce qu’elle invalide la stratégie des cadeaux aux entreprises qui prévaut depuis trente ans ?

Le rôle du politique sera décisif pour sauver Bridge­stone et les autres : établir une stratégie industrielle pilotée par les pouvoirs publics et non plus par les ­industriels privés. Prendre le contrôle des entreprises autant que nécessaire. Rompre les accords de libre-échange qui encouragent le dumping comme celui de Bridgestone. Agir pour que l’Union européenne ne soit plus un accélérateur de délocalisation, mais la force qui porte la renaissance de l’industrie verte de demain. Voilà ce que devraient faire nos gouvernants entre deux larmes de crocodile. 

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