Karim Tabbou à sa sortie de la prison de Koléa, le 2 juillet 2020. (RYAD KRAMDI / AFP)
Karim Tabbou à sa sortie de la prison de Koléa, le 2 juillet 2020. (RYAD KRAMDI / AFP)
Vendredi, 3 Juillet, 2020

En Algérie, quelques libérations, et toujours la fureur répressive

Le pouvoir fait remettre en liberté quelques figures du hirak, mais il met tout en œuvre pour empêcher le retour du mouvement populaire dans la rue.

Comment régler la soupape pour éviter l’explosion ? Enferré dans sa stratégie répressive, décidé à tout faire pour empêcher le retour du mouvement populaire dans la rue, le pouvoir algérien a multiplié, ces jours-ci, les signaux contradictoires, libérant des détenus politiques d’un côté, accélérant sa campagne d’arrestations arbitraires de l’autre. Mercredi, dans un communiqué, le président Abdelmadjid Tebboune annonçait son intention de gracier, à l’occasion de la fête de l’indépendance, six détenus définitivement condamnés : Nacereddine Allal Chérif, Elias Bahlat, Djeloul Chedad, Malik Riahi, Hocine Khader et Djilali Daoud Benamrane. Le lendemain, la justice plaçait en « liberté provisoire » plusieurs militants : Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche ; le médecin Amira Bouraoui, condamnée voilà deux semaines à un an de prison ferme pour ses publications sur les réseaux sociaux et dont le procès en appel est renvoyé au 24 septembre et enfin Karim Tabbou. Ce dernier, devenu au fil des manifestations une figure et un puissant porte-voix du hirak, vient de passer neuf mois derrière les barreaux. Tenace opposant au régime, il a dirigé le Front des forces socialistes (FFS) jusqu’en 2012, avant de fonder son propre parti, l’Union démocratique et sociale (UDS), qui n’a jamais reçu l’agrément auquel les autorités conditionnent l’exercice d’une activité politique. Dans une opération aux allures de kidnapping, il avait été arrêté à son domicile le 26 septembre dernier par des agents en civil, avant d’être inculpé pour « atteinte à l’unité nationale », « atteinte au moral de l’armée », « incitation à la violence ». Des chefs d’accusation farfelus, pour ce dirigeant politique à l’engagement empreint de patriotisme, qui a toujours défendu, contre les manœuvres du pouvoir, le caractère pacifique du mouvement populaire. En fait, ce sont surtout ses mots tranchants, sa voix écoutée, sa critique sans concession de la mainmise du militaire sur le politique qui ont motivé son incarcération. Condamné à un an de prison dont six mois fermes, il avait écopé, à l’approche de sa libération, en mars, d’une nouvelle peine de six mois de prison ferme. Depuis sa geôle, pourtant, Karim Tabbou n’avait jamais cessé de fustiger un système « en décomposition » et de plaider pour une « Algérie nouvelle ». Libéré, mais pas libre, il demeure aujourd’hui sous étroite surveillance.

Dans la même séquence, les règlements de comptes au sein de la hiérarchie militaire et les condamnations de caciques de l’ère Bouteflika sont venus appuyer la mise en scène d’une « rupture » pour tenter de désamorcer la contestation. Poursuivis dans de tentaculaires affaires de corruption, l’ancien chef du patronat Ali Haddad et les deux anciens Premiers ministres Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia ont écopé cette semaine de lourdes peines : respectivement 18, 12 et 15 ans de prison. Le temps des manigances, des combines, de la corruption et du bâillonnement des voix libres n’est pourtant pas révolu. Partout où les manifestants ont tenté de reprendre la rue, une impitoyable répression s’est abattue sur eux, avec des arrestations nombreuses, suivies de procès expéditifs. A la date du 2 juillet, le Comité national pour la libération des détenus recensait, au total, 73 prisonniers politiques et d’opinion répartis sur tout le territoire. En fait, après la mascarade électorale de décembre, le pouvoir, toujours engagé dans son opération de recyclage, redoute plus que tout le retour de la contestation dans l’espace public, après le reflux du mouvement populaire imposé par la pandémie de Covid-19. L’enjeu : faire passer coûte que coûte son projet de nouvelle constitution élaborée en vase clos, qui garderait intactes les structures d’un système autoritaire hostile à la liberté d’expression, à la liberté de la presse, à la liberté de réunion et de manifestation, à l’indépendance de la justice. Pas d’état de droit en vue, dans un contexte de grave crise économique. Avec la chute brutale des cours des hydrocarbures, c’est toute la machinerie de la redistribution clientéliste de la rente pétrolière, déjà bien enrayée, qui menace de s’effondrer. Et faute de marges de manœuvre budgétaires, avec des besoins sociaux colossaux, c’est le scénario d’une explosion sociale qui pourrait prendre corps, d’où la fébrilité des cercles dirigeants. Dans un pays où l’aspiration à une refondation démocratique, sociale, économique s’exprime depuis plus d’un an dans un extraordinaire élan populaire, le jeu de soupape des successeurs d’Abdelaziz Bouteflika paraît bien dérisoire.

Rosa Moussaoui
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