Un défaut majeur de cet outil : il ne fonctionne pas si l’option Bluetooth est désactivée. Thomas Samson/AFP
Un défaut majeur de cet outil : il ne fonctionne pas si l’option Bluetooth est désactivée. Thomas Samson/AFP

Épidémie. Pourquoi l’application StopCovid est un fiasco

Vendredi 7 Août 2020

Environ deux mois après son lancement, l’application de traçage est un échec : elle n’a été téléchargée qu’entre 2 et 2,5 millions de fois par les Français. Chronique d’un naufrage.

Un parfum d’échec. L’application gouvernementale StopCovid, censée avertir les utilisateurs de leurs contacts éventuels avec des personnes testées positives au coronavirus, n’a été téléchargée qu’entre 2 et 2,5 millions de fois, dont beaucoup qui l’ont déjà supprimée. Or, selon une étude publiée dans Science, pour que ce genre d’application ait un impact sur la progression d’un virus, il faudrait que 60 % des citoyens d’un pays la téléchargent et l’utilisent en permanence. La France est loin du compte. En comparaison, 16 millions d’Allemands ont utilisé sa cousine, la Corona-Warn-App.

Un bras de fer entre l’exécutif et les géants du numérique

Depuis le début, StopCovid a été mal embarquée. Elle a donné lieu, en avril, à un bras de fer musclé entre l’exécutif et les géants du numérique, Google et Apple. Confrontation de laquelle les Français sont repartis bredouilles. En cause ? L’utilisation du Bluetooth, une technologie sans fil qui permet d’échanger des données entre deux téléphones. Les deux Gafam ont pour politique de désactiver automatiquement le Bluetooth – particulièrement énergivore – lorsqu’une application reste en veille. Cédric O, secrétaire d’État au Numérique, a demandé à Google et Apple de faire une exception pour StopCovid, en vain. Or, sans Bluetooth, StopCovid ne fonctionne pas. « Une grande entreprise qui n’aide pas un gouvernement face à la crise, je ne l’explique pas… » s’est lamenté Cédric O, qui semble découvrir les lois du capitalisme.

Deuxième faille, pas des moindres : le processus « centralisé » de récupération des données. Jusque très récemment, l’outil de traçage transmettait au Health Data Hub, la plateforme du ministère de la Santé, l’identité de tous les utilisateurs de l’application et celles de tous les contacts, malades ou non, qu’ils ont eu au cours d’une journée. La Commission nationale de l’informatique et des libertés a constaté des « irrégularités » dans ce dispositif vis-à-vis du règlement général sur la protection des données. Elle a mis en demeure le ministère. Aujourd’hui, StopCovid est censé remonter uniquement au serveur les cas-contacts, assure l’exécutif. « Cette application banalise l’autosurveillance et ouvre une brèche vers des dérives », s’alarme Benoît Piedallu, de la Quadrature du Net, association qui défend les droits et libertés sur Internet.

La France, avec la Hongrie, est le seul pays de l’Union européenne à avoir fait le choix d’une application « centralisée ». La formule « décentralisée » apporte a priori plus de garanties dans la protection des données : ses utilisateurs sont protégés par des pseudonymes changeants qui permettent un total anonymat. Dans l’hypothèse d’une seconde vague, la Commission eurpéenne a décidé de mettre en place une plateforme de communication entre dix-huit des systèmes de traçage européens, développée main dans la main avec Apple et Google. Dans son architecture actuelle, StopCovid en est de facto exclue. Une absence qui n’inquiète pas Benoît Piedallu outre mesure : « À l’heure où l’UE revendique sa souveraineté numérique, le renforcement des Gafam témoigne de l’incapacité européenne à se doter d’une politique numérique commune, qui fait que l’on doive s’adosser à ces entreprises. »

Cédric O, secrétaire d’État au Numérique, reste dans le deni

De plus, pour que StopCovid soit efficace, il serait nécessaire de coupler son usage à des dépistages massifs. « Lorsqu’un immeuble est en flammes et qu’on ne dispose ni de lances à incendie, ni d’échelles suffisamment hautes, ni même de soldats du feu en nombre suffisant, on ne se demande pas s’il faut lancer une application mobile pour prévenir les pompiers », ironisait déjà en avril le député PCF Stéphane Peu. Benoît Piedallu abonde : « C’est du solutionnisme technologique, un cache-misère pour l’inanité des politiques publiques. »

En bon responsable du service après-vente de StopCovid, Cédric O refuse de constater l’échec, affirmant qu’il est « trop tôt » pour « faire le bilan » de cette application qui coûte environ 200 000 euros par mois, sans compter les frais occasionnés par la nouvelle campagne de promotion. « Je pense qu’on ne sera pas mécontent, si l’épidémie revient, d’avoir cet outil dans la panoplie de réponses sanitaires », estime-t-il. Faut-il encore, après toutes ces approximations, que les Français aient confiance dans les outils bancals mis en place par l’exécutif.

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