à l’instar de Meurtre n°2 (ci-dessus), réalisée en 1968, les Suvres du plasticien sont souvent liées à son amour pour le cinéma. Thomas Jullien
à l’instar de Meurtre n°2 (ci-dessus), réalisée en 1968, les Suvres du plasticien sont souvent liées à son amour pour le cinéma. Thomas Jullien
Lundi, 3 Août, 2020

Exposition. La tragi-comédie de la vie peinte par Monory

À Saint-Paul-de-Vence, la Fondation Maeght propose de revisiter soixante ans de carrière du plasticien le plus narratif du mouvement de la figuration narrative.

Saint-Paul-de-Vence (Alpes-Maritimes), envoyé spécial.

Presque deux ans après sa mort, Jacques Monory revient hanter les salles de la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence. Un lieu qu’il connaissait bien pour y avoir exposé à plusieurs reprises. Un espace qui se prête particulièrement à la dimension de ses toiles, style écran de cinéma. Se succèdent ainsi des histoires prises en cours de route, comme si l’on était arrivé dans une salle de projection au milieu d’un film dont on ne verra jamais la fin. À nous d’imaginer l’avant et l’après de cette tranche de vie, de recoller les morceaux en quelque sorte ou, tout simplement, de se laisser engloutir par l’image, comme hypnotisé.

Amoureux du septième art, Jacques Monory n’a jamais réellement tranché entre image fixe et en mouvement. Il cherchait toujours la symbiose sans en être dépendant, mettant sur (dans) un même plan des séquences chronologiques et chromatiques ( Ciel n° 34. Soleil de minuit, 1979). « La manipulation de deux clichés essaie de matérialiser ce que je recherche dans la vie, arrêter le temps, prolonger les instants. Je n’ai pas envie de voir filer la vie », révélait-il. C’est sans doute pour cela que l’on retrouve dans ses œuvres cet accent tragi-comique qui contrebalance le désespoir apparent. C’est, par exemple, Folies de femme n° 5, à la référence évidente où il ne peut s’empêcher d’y disposer un flingue. Ou encore les Couleur et son attrait pour les thrillers/séries B.

Pendant longtemps, sa marque de fabrique a été ce qu’on a appelé le « bleu Monory ». Dans un entretien qu’il nous avait accordé en 2009, l’homme – son inamovible chapeau sur la tête qui pouvait lui donner un faux air de Joseph Beuys – expliquait ainsi : « Avant c’était toujours monochrome. Monochrome bleu parce que je me suis rendu compte que je peignais de préférence des meurtres (…). Parce que le bleu éloigne les choses. » Mais le bleu du cinéma aussi. Il lui faudra d’ailleurs des années avant de réellement sortir partiellement de cette valeur. Pour utiliser alors les trois couleurs primaires cyan, jaune, magenta, auxquelles il ajoutera le noir. Des teintes de base pour l’imprimerie mais aussi pour… le cinéma. La série « Technicolor » en est l’affirmation même.

Ce rendez-vous chez Maeght est l’occasion de (re)découvrir la création plastique finalement pas si monochrome que ça du plus narratif des artistes de la figuration narrative ! Un univers pas toujours très gai, même avec des couleurs, mais visualisation de ses émotions et de ses sentiments ; de ses états d’âme souvent sombres (série « Noir », 1990 et 1991). Outre les meurtres, Monory nous parle de la Vallée de la mort ( Death Valley n° 3, 1975), de catastrophes ( Catastrophe n° 1, 2 et 3, 1976) ou encore de désastre (plusieurs déclinaisons des Éléments du désastre, 1994) et de disparition comme cet étonnant Explosion, formé de quatre panneaux (huile sur toile et toile sensibilisée), représentant un avion qui explose alors que l’image devient évanescente jusqu’à disparaître presque totalement.

Jacques Monory se dévoilait sans mobile apparent. Il offrait des fragments de miroirs brisés dignes de la Dame de Shanghai, une soif du mal et du bien pour dire ce qu’il percevait et ressentait. « Mon but était de raconter ma vie en peinture, le monde est extrêmement réaliste, mais en même temps complètement illusoire », aimait-il dire. Entre angoisse et jubilation, pourrait-on ajouter.

« Monory ». Fondation Maeght Saint-Paul-de-Vence. Jusqu’au 22 novembre. Catalogue, 144 pages, 28 euros.
Pierre Barbancey
×