Juliette Gréco et Olivia Ruiz. © Thierry Duboit / Express-Réa
Juliette Gréco et Olivia Ruiz. © Thierry Duboit / Express-Réa

« Juliette a quelque chose d’immortel »

Vendredi 25 Septembre 2020

Entretien  Avec Abd Al Malik, Miossec, Adrienne Pauly, Brigitte Fontaire, Maxime Le Forestier, Orly Chap ou Marie Nimier, Olivia Ruiz a participé, en 2009, à l’album de la dame en noir Je me souviens de tout. Retour sur sa relation avec Juliette Gréco.

 Que vous inspire la mort de Juliette Gréco ?

Olivia Ruiz Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler d’inspiration. Juliette a quelque chose d’un peu immortel, de tellement enfantin dans l’œil que je n’ai jamais réussi à la percevoir comme une dame d’un certain âge. Je ne suis pas la seule. Elle a une coquinerie et une espièglerie au fond de l’œil qui lui donnait une éternelle jeunesse. Donc, c’était comme si elle allait être toujours là.

Dans quelles circonstances vous êtes-vous rencontrées ?

Olivia Ruiz Elle avait demandé à plusieurs auteurs de lui écrire des chansons. J’en faisais partie. J’étais allée la rencontrer chez elle pour lui présenter mon petit texte. J’en avais même fait un deuxième, parce que je m’étais préparée à son exigence bien connue. Finalement, elle a gardé les deux.

Pourriez-vous nous parler de ces deux chansons, l’Ombre du vent et Dans ma chambre de dame ?

Olivia Ruiz Dans ma chambre de dame est vraiment une chanson pour interprète. Je l’ai écrite comme si une jeune fille ouvrait sa boîte à secrets en se projetant dans une vie adulte, de personne mature. « Dans ma chambre de dame/J’ai une boîte en carton/Le cercueil de son regard de Jade/Et de mes premiers bas nylon/Je les enfile certains matins/Ils font un manteau de chagrin/Au cas où le passé repasse/Au cas où mon cœur se délasse. » Ensuite, l’Ombre du vent est une chanson sur le souvenir et ce qu’on en fait. C’était quelqu’un de très inspirant dans le sens où elle racontait beaucoup de choses. Je l’ai entendue dire : « Je ne vais pas enterrer mes amis quand ils meurent, sinon je prends conscience qu’ils ne sont plus là. Alors que si je n’assiste pas aux funérailles… » C’est quelque chose que j’avais en tête, comme cette histoire d’amitié avec une renarde, une chanson (la Renarde – NDLR) qu’elle avait écrit, que j’avais interprété avec les Weepers Circus. Sa vie romanesque était une vraie nourriture pour écrire sur elle.

Que vous a-t-elle laissé en héritage en tant que femme et artiste ?

Olivia Ruiz C’est une leçon de vie à elle seule. Elle est élégante, délicate, et en même temps sans concession. Juliette n’est jamais tiède. Elle donne envie de s’affirmer. En tant qu’interprète, elle m’a beaucoup inspirée, avec sa sobriété, son intemporalité, tout en gardant beaucoup de générosité aussi.

Quelle est votre chanson préférée de Juliette Gréco ?

Olivia Ruiz Celle qui a le plus marqué ma vie, parce que c’est la première que j’ai connue d’elle, est Un petit poisson, un petit oiseau, que me chantait tout le temps ma maman. Je la chante aussi à mon garçon depuis qu’il est né. Elle n’a pas pris une ride. Elle est jolie et, en même temps, un peu canaille, avec un sujet universel tel que l’amour impossible. D’un coup, interprétée par Juliette, elle devient quelque chose d’aussi léger que tragique.

Comment va-t-elle rester dans votre mémoire ?

Je vais me rappeler ma fièvre avant d’entrer chez elle pour lui lire mes chansons. Mais aussi de ma première sortie post-accouchement, où j’avais dit que je ne ferai rien pendant les six mois qui suivent l’arrivée de mon enfant. La seule personne qui a réussi à me faire sortir de chez moi est Juliette pour interpréter la Javanaise pour elle avec Gérard (Gérard Jouannest, pianiste et mari de Juliette Gréco – NDLR) dans le cadre d’une soirée hommage. Mais également des journées ensemble au Lutetia (grand hôtel parisien – NDLR), où on faisait de la promo. Nous nous sommes racontées tout en buvant du vin blanc. Ou des déjeuners chez elle, où elle ouvre la porte en étant habillée comme une icône de mode alors qu’elle a déjà bien 75 ou 78 ans.

 

"Juliette n'était pas du genre à ne pas dire ce qu'elle pense"
L'hommage de Jean Claude Gayssot , ancien ministre

Le grand départ de Juliette Gréco est une épreuve difficile. Certes, nous nous y attendions, mais ça change quoi ? Par exemple, au souvenir de cette soirée de Nouvel An au ministère dont j'avais la charge où l'avait invité Lucien Marest, qui connaissait bien le couple Juliette-Gérard. Elle avait longuement échangé avec le PDG de la SNCF, Louis Langlois, qui, j'en suis sûr, s'en souvient encore, sur les qualités et les défauts de la grande compagnie nationale.

C'est que Juliette n'était pas du genre à ne pas dire ce qu'elle pense. Avec son merveilleux pianiste de mari, elle entretenait une complicité de tous les instants. Juliette m'avait raconté que Jouanest, chaque jour, lui faisait lecture de l'Huma. Il et elle n'avaient pas décidé de venir au ministère de l'Equipement, des Transports et du Logement par hasard. Juliette était une femme qui avait des idées, qui n'avait pas peur des combats. Elle avait un talent fou, une belle élégance. Notre tristesse est grande.

×