La chronique cinéma d'Émile Breton. Quand un film devance son temps

Mercredi 9 Septembre 2020
Ressortie d’Outrage
Ida Lupino
1950, noir et blanc, 1 h 15

Cela commence solaire. Et quotidien, c’est l’Amérique de l’immédiat après-guerre. Dans un jardin public, une jeune femme et un jeune homme déjeunent de sandwichs et de pâtisseries. Anne et Jim sont employés dans des bureaux voisins. Et amoureux. Très vite, ils iront annoncer leur désir de se marier aux parents de la jeune fille. Père enseignant, mère au foyer, c’est la classe moyenne, chaleur du foyer et préjugés ordinaires. Vision idyllique mais, très vite, le monde s’assombrit. Sortant tard un soir de son travail, Anne est violée. Contrastes du noir et blanc, ombres longues s‘étirant sur les murs où ricane l’image d’un clown sur une affiche, éclairages contrastés, expressionnisme dans la gestuelle, tout concourt à la dramatisation de la poursuite qui précède le viol. C’est bien la tradition solidement établie (on est dans les années cinquante du siècle dernier) du film noir américain. Sauf que…

Sauf que, telle qu’elle est bâtie, cette séquence vise moins à s’attarder sur le viol lui-même, comme l’ont fait et le feront tant de films voyeurs, qu’à mettre en évidence le silence de la ville endormie, à ses rues sombres dans lesquelles les appels à l’aide de la jeune femme restent sans réponse. Il est dès lors évident que ce n’est pas sur le viol en tant que « spectacle » que la réalisatrice veut attirer l’attention, mais sur le non-dit qui l’entoure. Soit l’indifférence de la société. Ida Lupino avait soixante-dix ans d’avance sur la campagne qui fait crier les murs aujourd’hui sur les féminicides. Et ce n’est pas rien qu’elle a, pour le faire, su utiliser au mieux les ressources du langage cinématographique de son temps. Mais que la forme ne puisse suffire, le film le dit aussi : ce fut un échec commercial. Le public n’était pas prêt alors à entendre cette voix isolée, d’autant que la suite du film dit assez que c’est autant de l’acte lui-même que de ses conséquences sur sa victime qu’il s’agit. Elle a fui sa famille, et sa ville, commence à retrouver assez de sérénité dans un ailleurs où elle est inconnue. Plus tard, elle pourra aller dans un bal, où, lourdement draguée, elle tuera le si banal goujat. Le chemin sera encore long vers une renaissance et l’y aidera la fraternité d’amis de rencontre.

Belle leçon, sans aucun doute plus lisible aujourd’hui qu’à sa sortie, car Ida Lupino (1914-1955), actrice d’origine anglaise pour Hollywood, où elle tourna avec quelques-uns des plus grands, réalisa sept films aussi en avance sur son temps que cet Outrage (1950), son troisième.

« Le silence de la ville endormie. »

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