Sudhir Hazareesingh retrace chaque étape de la vie extraordinaire de Toussaint Louverture en puisant dans de nombreuses archives inédites. © Astrid di Crollalanza/ Flammarion
Sudhir Hazareesingh retrace chaque étape de la vie extraordinaire de Toussaint Louverture en puisant dans de nombreuses archives inédites. © Astrid di Crollalanza/ Flammarion

« La fraternité, fondement de la philosophie politique de Toussaint Louverture ». Entretien avec Sudhir Hazareesingh

Vendredi 25 Septembre 2020

Dans la biographie qu’il consacre au révolutionnaire français et haïtien, publiée en cette rentrée aux éditions Flammarion, l’historien britannique et mauricien retrace l’itinéraire « épique » du premier des « Jacobins noirs », selon l’expression de CLR James. Il met en évidence la portée actuelle de sa pensée et de son action.

Lorsqu’éclate la première insurrection de Saint-Domingue – la future Haïti –, en 1791, Toussaint Louverture a environ 50 ans. Quelles sont alors les grandes étapes de sa vie et de l’évolution de sa pensée ?

Sudhir Hazareesingh. Toussaint Louverture est né sur la plantation de Bréda, au nord de la colonie, de parents capturés en esclavage. Dans sa jeunesse, il est gardien de bêtes, mais il se fait remarquer bien vite par sa vive intelligence et il devient éventuellement l’homme de confiance du gérant de la plantation, Bayon de Libertat, qui l’émancipe vers 1775. Sa formation intellectuelle est aussi riche que diverse : il apprend la langue éwé-fon et la culture politique, militaire et scientifique du peuple allada de son père, ancien grand notable du royaume ; de son pays natal, il absorbe des éléments de religion naturelle (vodou et taïno) et du culte catholique (auxquels il reste fidèle jusqu’à la fin), ainsi que la culture makandaliste des esclaves rebelles ; et enfin (probablement dans les années 1780), il s’inspire du radicalisme des Lumières, notamment de l’Histoire philosophique de Diderot et Raynal. À l’aube de la Révolution, il est incontestablement un homme de progrès, on pourrait dire un républicain – mais c’est un républicanisme créolisé et fluide, qui navigue sans cesse entre l’Afrique, les Caraïbes et l’Europe, et repose sur des bases sensiblement différentes du modèle révolutionnaire « jacobin » qui prend corps en France.

Quelle était sa position sociale et politique à la veille de la Révolution ?

Sudhir Hazareesingh. En tant qu’esclave affranchi, Toussaint est un membre de l’élite noire de Saint-Domingue. C’est une élite qui est intégrée au système économique et social fondé sur l’esclavage, mais dont une fraction radicale et agissante en prépare méthodiquement la destruction de l’intérieur. Basée au nord de la colonie, cette avant-garde (affranchis, cochers, commandeurs, artisans) se réunit régulièrement dans les années qui précèdent la Révolution de 1791, et ce sont ces hommes qui conçoivent et planifient l’insurrection générale.

Toussaint était « caché derrière le rideau et dirigeait tous les fils de l’intrigue »

Des représentants d’une centaine de plantations se rassemblent le 14 août 1791 pour mettre en mouvement la Révolution, qui démarre environ une semaine plus tard après la fameuse cérémonie du Bois-Caïman, où la conspiration est scellée par une célébration amalgamant des pratiques spirituelles variées. Nous ne disposons pas de documents fiables sur le rôle exact de Toussaint, mais l’un des observateurs locaux les plus avisés affirmera qu’à ce moment-là, Toussaint était « caché derrière le rideau et dirigeait tous les fils de l’intrigue ». Cette insaisissabilité est d’ailleurs parfaitement caractéristique de son style : le mémorialiste napoléonien Norvins le décrira plus tard comme quelqu’un qui « parvenait à se rendre invisible où il était, visible où il n’était pas ; il semblait avoir dérobé au tigre la spontanéité de ses mouvements ».

Que voulaient les insurgés de 1791 ? Quelles étaient les idées de Toussaint, à cette époque, sur l’esclavage ?

Sudhir Hazareesingh. Tous les insurgés ne réclamaient pas nécessairement l’abolition immédiate, seulement une amélioration du traitement des esclaves (pas de tortures, des congés plus longs, etc.), et Toussaint lui-même était initialement aussi sur cette position pragmatique. Il réfléchit toujours politiquement et en conscience du rapport des forces, et cherche en partie à se concilier les éléments relativement modérés parmi les colons blancs.

Toussaint évolue rapidement vers l’abolitionnisme immédiat

Mais un tel compromis devient impossible début 1792, car les colons blancs (et l’élite des gens de couleur, dont les intérêts reposent fortement sur l’esclavage) refusent de transiger, et la position de Toussaint évolue donc rapidement vers l’abolitionnisme immédiat. Il se démarque aussi des autres chefs insurgés comme Jean-François et Biassou, qui non seulement refusent de soutenir l’abolition, mais participent eux-mêmes au commerce des esclaves.

Lorsque la Convention montagnarde abolit l’esclavage, en avril 1794, il s’est rallié à la République depuis quelques semaines. Comment expliquer ce revirement ?

Sudhir Hazareesingh. Il y a une légende républicaine autour de l’histoire de l’abolition de l’esclavage qui met l’accent sur la rupture entre l’Ancien Régime esclavagiste et la Révolution abolitionniste, et souligne la prééminence institutionnelle et idéologique de « grande nation » sur la petite colonie tropicale. La réalité est tout autre. Ce ne sont pas les événements en France qui sont déterminants pour Toussaint et les esclaves révolutionnaires, mais la situation locale. L’esclavage est d’abord aboli à Saint-Domingue en 1793 par le commissaire Sonthonax, qui comprend que la position française est devenue intenable sans l’appui de la population noire, qui réclame l’abolition.

Ce n’est pas Toussaint qui se rallie aux républicains, mais ce sont eux qui viennent vers lui.

Toussaint se méfie de ces envoyés métropolitains car ils ne prennent pas position immédiatement contre l’esclavage à leur arrivée ; pour rassurer les colons, Sonthonax jure même de le maintenir, et il fait traduire le Code noir (rebaptisé Code républicain du servage) en kréyol. Ce qui manifestement n’inspire pas confiance aux révolutionnaires noirs ! Je dirai donc que ce n’est pas Toussaint qui se rallie aux républicains, mais ce sont eux qui viennent vers lui. Toussaint attend que le rapport de forces avec les Espagnols se modifie (son alliance avec eux était purement tactique), avant de passer dans le camp républicain en 1794.

« Toussaint,  le Spartacus noir prédit par Raynal pour venger les outrages faits à sa race. »

 Laveaux

Le personnage clé dans cette transition est Étienne Laveaux, qui devient gouverneur de la colonie après le départ de Sonthonax : c’est un républicain intègre, qui croit réellement à l’égalité raciale, et Toussaint l’admire sincèrement ; Laveaux devient son allié essentiel et, en 1796, il prononce un discours retentissant qui désigne Toussaint Louverture comme « le Spartacus noir prédit par Raynal pour venger les outrages faits à sa race ».

En quoi le fait de le désigner comme le « Spartacus noir » et le « vengeur du Nouveau Monde » marque-t-il un changement de sa stature au lendemain des victoires françaises sur les Espagnols et les Britanniques à Saint-Domingue ?

Sudhir Hazareesingh. À partir de 1796, quand il sauve Laveaux d’une tentative de coup d’État fomentée par des gens de couleur, Toussaint devient le premier personnage politique et militaire de la colonie. C’est d’abord son pouvoir militaire qui lui assure cette stature : il est le chef incontesté d’une armée composée en grande majorité d’anciens esclaves qui lui sont entièrement dévoués. Les victoires françaises sur les Espagnols et ensuite les Anglais (expulsés de la colonie en 1798) sont acquises grâce à la bravoure et l’ardeur martiale des troupes noires de Toussaint, qui d’ailleurs ne manque pas de rappeler ce fait aux autorités du Directoire, à Paris. Mais, la force politique de Toussaint repose aussi sur sa mise en œuvre concrète d’une République fraternelle et ouverte à tous les talents.

Toussaint a « la confiance, le respect et l’amour de neuf dixième de la population ».

La fraternité est le fondement de la philosophie politique de Toussaint Louverture, et elle repose sur deux piliers : l’unité des Noirs, qu’il prêche inlassablement, et la coexistence des Noirs avec les élites blanches et les gens de couleur. Ses rapports avec ces derniers deviendront plus conflictuels vers la fin, avec notamment le conflit qui l’oppose au général sudiste rebelle André Rigaud. Mais, dans l’ensemble, Toussaint parvient à fédérer une large majorité de citoyens de Saint-Domingue, les Noirs comme les Blancs, ce qui est tout à fait remarquable au vu de l’histoire des rapports entre ces deux groupes au temps de l’esclavage. En 1799, le représentant principal de la France à Saint-Domingue écrit dans un rapport que Toussaint a « la confiance, le respect et l’amour de neuf dixième de la population ».

Sa lutte menée pour l’autonomie de Saint-Domingue a pour contexte la volonté de Bonaparte de rétablir l’esclavage dans les colonies sucrières françaises. Toussaint Louverture emprisonné et mis à mort par le pouvoir napoléonien en 1802, l’indépendance d’Haïti sera cependant acquise en 1804. Quelle est sa part dans cette victoire posthume ?

Sudhir Hazareesingh. Toussaint joue un rôle essentiel dans cette victoire finale. C’est lui qui, en 1801, donne à son pays une Constitution qui affirme haut et fort que l’esclavage est aboli « pour toujours », et c’est lui qui anticipe, dès l’arrivée de l’expédition Leclerc en 1802, qu’il s’agira d’une guerre à outrance ; c’est lui qui pose ensuite les fondations de la stratégie que les insurgés poursuivent avec succès – cacher soigneusement les armes, se retrancher dans les montagnes à l’intérieur, appeler à la levée en masse et à l’unification de la résistance sous une direction commune et un commandement central, pratiquer la politique de la terre brûlée et détruire systématiquement l’appareil économique de l’île (en 1802, la production de sucre est complètement interrompue).

Dans sa dernière et magnifique campagne militaire, début 1802, Toussaint donne des instructions précises à ses lieutenants en ce sens : « Il ne faut pas que la terre baignée de nos sueurs puisse fournir à nos ennemis le moindre aliment… faites tout anéantir et tout brûler pour que ceux qui viennent nous remettre en esclavage rencontrent toujours devant leurs yeux l’image de l’enfer qu’ils méritent. » C’est son ancien lieutenant, Jean-Jacques Dessalines, qui reprend le flambeau pour compléter la mise en œuvre de cette directive, et libérer le peuple de Saint-Domingue du joug de l’esclavagisme napoléonien.

« Au moment où Napoléon imitait César et où la France ressemblait à Rome, l’âme de Spartacus renaissait en Toussaint Louverture », écrit Fidel Castro en 1954. Quel est son héritage révolutionnaire ?

Sudhir Hazareesingh. Toussaint devient une légende révolutionnaire, un symbole de la lutte contre l’esclavage et pour la reconnaissance de l’égalité, la fraternité et la dignité humaine, et le principe de l’autodétermination des peuples aux XIX e et XX e siècles. Pour les esclaves en lutte en Amérique du Sud, aux Caraïbes et aux États-Unis, Toussaint et la Révolution haïtienne ne sont pas seulement des symboles abstraits, mais des modèles d’émulation, qui inspirent directement des révoltes contre le système esclavagiste, notamment au Venezuela, en Jamaïque, à Cuba et aux États-Unis (les rebellions de Nat Turner et de Denmark Vesey). Les grands orateurs antiesclavagistes comme Frederick Douglass encensent son action, et pendant la guerre civile américaine, les Noirs américains qui combattent avec Lincoln plébiscitent le nom de Toussaint Louverture ; on nomme ainsi des bataillons et des hôpitaux après lui.

Toussaint et la Révolution haïtienne ne sont pas seulement des symboles abstraits, mais des modèles d’émulation

À partir du XX e siècle, Toussaint devient l’icone des mouvements progressistes et anti-impérialistes : il inspire directement la pensée de CLR James, Frantz Fanon et Aimé Césaire, et incarne l’idéal de la négritude et de la lutte contre la domination coloniale. L’artiste communiste américain Paul Robeson salue Hô Chi Minh comme le « Toussaint Louverture du Vietnam », et une plaque en son honneur est inaugurée au Panthéon à Paris en 1998, grâce à l’initiative de Christiane Taubira et du gouvernement de la gauche plurielle. Et à l’aube du XXIe siècle, alors que resurgissent aux États-Unis et en Europe des mouvements sociaux militant pour la défense des droits des communautés noires (notamment Black Lives Matter) et pour un travail de réflexion plus profond sur la mémoire coloniale (et l’oubli colonial), Toussaint Louverture demeure, pour reprendre l’expression de Jean-Paul Sartre, notre « horizon indépassable ».

♦ Toussaint Louverture, de Sudhir Hazareesingh, Flammarion, 592 pages, 29 euros.
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