Bernard Stiegler © Philippe Matsas/Leemage
Bernard Stiegler © Philippe Matsas/Leemage

La mort de Bernard Stiegler

Vendredi 7 Août 2020

(Mise à jour le 7 août 2020). Le Collège international de philosophie vient de faire part de la disparition du philosophe Bernard Stiegler. Nous republions ici sa dernière contribution pour l'Humanité, où le philosophe analyse la crise sanitaire à partir des évolutions et mécanismes liés aux usages, notamment des algorithmes, qui régissent nos sociétés post-industrielles en niant l’humain. Pour lui, il est urgent de réinventer ensemble un monde résilient en s’appuyant sur les expérimentations locales et l’intelligence collective. 

Bernard Stiegler, philosophe très critique du système capitaliste qui avait consacré ses recherches aux mutations provoquées dans la société par le numérique, est mort jeudi à l'âge de 68 ans, a annoncé le Collège international de philosophie.

Penseur engagé à gauche, qui prenait position contre les dérives libérales de la société, Bernard Stiegler a axé sa réflexion sur les enjeux des mutations - sociales, politiques, économiques, psychologiques - portées par le développement technologique.

Il avait notamment analysé les risques que faisaient peser ces changements sur l'emploi traditionnel, prédisant sa disparition.

Il a été directeur de l'Institut de recherche et d'innovation (IRI) créé au Centre Pompidou pour imaginer les mutations des pratiques culturelles entraînées par les technologies numériques, et a été le fondateur et président d'un groupe de réflexion philosophique, Ars industrialis.

Né à Villebon-sur-Yvette (Essonne) en 1952, il avait un parcours très atypique puisqu'il avait suivi à distance des études de philosophie en prison, où il était resté cinq ans après plusieurs braquages de banque à main armée.

Soutenu par Jacques Derrida, Bernard Stiegler avait soutenu sa thèse à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1993.

Parmi ses nombreux essais, il avait publié en janvier "Qu'appelle-t-on panser ? La Leçon de Greta Thunberg", dans lequel il s'interrogeait sur l'inaptitude des Etats et des entreprises à répondre aux demandes écologiques, en estimant que les sciences devaient être autonomes par rapport au capitalisme.

Il était aussi l'auteur de "L'emploi est mort. Vive le travail!", "Etats de choc: bêtise et savoir au XXIe siècle" et coauteur, avec Denis Kambouchner et Philippe Meirieu, de "L'école, le numérique et la société qui vient".

Il devait participer fin août à Arles à un nouveau festival sur la relation de l'homme à la nature, "Agir pour le vivant".

Sa fille Barbara Stiegler est une philosophe reconnue, enseignant la philosophie politique à l'université de Bordeaux-Montaigne.

Comment le philosophe que vous êtes a réagi à l’arrivée de l’épidémie de Covid-19 ?

Bernard Stiegler J’ai regardé évoluer la situation avec circonspection et prudence, en essayant de me faire un point de vue sur ce qui se jouait. Depuis très longtemps, nos comportements sociaux nous ont placés dans une situation de grande vulnérabilité. Cette épidémie en est une confirmation. Depuis deux ans, avec un collectif de 60 scientifiques de 15 pays différents (Internation), nous étudions la société industrielle au sens large, et constatons une augmentation de l’entropie, c’est-à-dire de la capacité à lutter contre la mort sous ses diverses formes. Dans le second tome de mon ouvrage Qu’appelle-t-on panser ?, sous-titré La leçon de Greta Thunberg, je montrais comment la data économie conduit structurellement à la destruction progressive de toute capacité à supporter des accidents en annihilant toute résilience du système. Par exemple, la spéculation a rendu le système financier extrêmement vulnérable. L’algorithmisation de la finance a démarré dès 1971, quand un certain Bernard Madoff a monté une société qui proposait des passages d’ordres automatiques pour l’achat et la vente d’actions. Moins de deux décennies plus tard, Wall Street perdait 17 % de ses valeurs en quelques heures… Ce krach boursier était dû tout simplement au fait que tous les algorithmes de trading automatiques avaient des comportements identiques et que, quand l’un commence à vendre, les autres l’imitent, ce qui ne fait qu’amplifier le mouvement ! C’est uniquement ce mimétisme automatisé qui a fait craquer la Bourse. Or, ce système d’algorithmes est maintenant la norme pour tous les secteurs : Google, les réseaux sociaux et même la médecine.

"L’homme perturbe les habitats sauvages et oblige des animaux à quitter leurs niches écologiques traditionnelles et à infecter des animaux qui sont moins sauvages ou même domestiques."

Quels liens faites-vous entre la crise du Covid-19 et l’automatisation des décisions ?

Bernard Stiegler Aujourd’hui, que ce soit dans le monde bancaire, dans l’agriculture ou encore en ce qui concerne la santé, on applique des modèles mécanicistes à des réalités qui ne le sont pas du tout ! On fragilise donc les êtres vivants, et en particulier les humains. Concernant le Covid-19, sa propagation très rapide est liée à l’accélération : les populations se déplacent beaucoup plus qu’auparavant. La rapidité de circulation du virus fait que le monde entier est contaminé avant qu’une immunité collective ait pu être acquise dans certaines régions. Depuis 1997, une série de nouveaux virus ont engendré des maladies infectieuses émergentes, ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de la santé. On a vu apparaître une quinzaine de virus en quelques décennies alors qu’auparavant, on découvrait de nouveaux virus ou bacilles tous les cinquante ans ou cent ans. Ce changement provient de la déforestation : l’homme perturbe les habitats sauvages et oblige des animaux comme des chauves-souris ou des oiseaux à quitter leurs niches écologiques traditionnelles et à infecter des animaux qui sont moins sauvages ou même domestiques. En 1998, suite à des incendies dans l’île de Sumatra, des porcs ont ainsi été contaminés par des chauves-souris… et ont transmis la maladie à des centaines d’humains. Tout cela est dû aux perturbations des écosystèmes qui se produisent de plus en plus fréquemment car on applique à la production industrielle des modèles de calculabilité inspirés de la physique mathématique. Or, la physique ne peut s’appliquer à la biologie car le vivant ne réagit pas comme le physique. On a trop longtemps ignoré que le vivant, pour perdurer, doit avoir des capacités de néguentropie. Or, ces capacités sont impossibles à calculer. Le premier scientifique à expliquer cela fut Ludwig von Bertalanffy, qui, en 1968, dans sa Théorie générale des systèmes, démontre que l’on ne peut pas calculer l’avenir d’un système vivant car son évolution se fait toujours par des combinaisons aléatoires ultracomplexes que l’on ne peut ni prévoir ni contrôler. Dès 1798, le grand paléontologue Georges Cuvier expliquait que l’on était capable de dessiner des tendances quant à l’évolution des chevaux par exemple, mais qu’en aucun cas on ne pouvait faire d’anticipation fine quant à leur devenir.

Vous dites que les mathématiques ne peuvent augurer du destin du vivant ; que penser alors des modèles qui nous alertent quant aux effets du réchauffement climatique ?

Bernard Stiegler Le système climatique n’est pas un système vivant, c’est un écosystème d’êtres vivants. Cela concerne l’équilibre entre les forces terrestres, les forces marines et les forces vivantes. En cette matière, les statiques concernant la génétique des populations permettent de faire des anticipations fiables. Concernant le climat, il est question de chimie météorologique, un domaine où il existe des modèles qui proposent des prévisions dont il faudrait tenir le plus grand compte. Quant à la biodiversité, la perte de 60 % des espèces en un siècle n’est pas une prévision, mais une donnée factuelle, hélas. Et quand on prolonge les courbes de la perte de biodiversité et qu’on les combine avec d’autres aspects comme le réchauffement de l’atmosphère, l’appauvrissement de l’humus, les pénuries d’eau, on peut voir se dessiner une catastrophe dont le Covid-19 n’est qu’un petit avertissement.

"Au-delà de l’État-nation, il faut reconstituer des puissances publiques territoriales, parfois même infra-étatiques, mais qui incarnent l’intérêt général, ce qui ne peut pas être le cas des acteurs privés."

Cette crise sanitaire n’a-t-elle pas paradoxalement redonné de la puissance aux États, puisque c’est une décision politique qui a permis de stopper l’appareil productif et de confiner la population ?

Bernard Stiegler Effectivement, la figure du chef de l’État, son autorité semblent quelque peu restaurées depuis la crise du Covid-19, en dépit des critiques qui émergent quant à sa gestion, ses manquements, etc. C’est une bonne chose, mais cela ne suffit pas. En 1920, Marcel Mauss avait écrit un texte sur le rôle de l’État national dans lequel il affirmait que, même si les marchés financiers prennent de l’ampleur, ils n’allaient pas faire disparaître les États qui produisent des cohérences locales, ce qui favorise la néguentropie. Au-delà de l’État-nation, il faut reconstituer des puissances publiques territoriales, parfois même infra-étatiques, mais qui incarnent l’intérêt général, ce qui ne peut pas être le cas des acteurs privés. Cette idée qu’avec d’autres je défends depuis longtemps est en train de devenir une évidence du fait de l’arrivée du Covid-19. Un autre enjeu est que les datas sont utilisées par la puissance publique pour contrôler en temps réel l’état sanitaire de la population. Cette crise pourrait accélérer ces pratiques et leur acceptation. Personnellement, je n’y suis pas farouchement opposé, à condition toutefois que l’on revoie en profondeur les conditions de production et d’exploitation de ces informations et que l’on mette en place des systèmes de données orientés vers la décision collective. Il faut absolument déprolétariser tous les secteurs. Marx disait, en 1848, que « les ouvriers sont prolétarisés car ils sont soumis aux contraintes de la machine ». Avec Engels, il avait même prévu que cela finirait par toucher aussi les techniciens, les ingénieurs et les patrons… Cela s’est réalisé. Même les architectes, les avocats ou les médecins sont prolétarisés. À tel point qu’aux États-Unis, dans presque tous les États, quand un juge rend une décision, il doit avoir demandé l’avis d’un système de calcul de peine automatique et produire une solide justification s’il ne suit pas à la lettre les préconisations du logiciel. C’est très grave, on est en train de remplacer les humains par des calculateurs.

"La fonction de la raison est de permettre à l’homme de changer le monde pour corriger les effets de ce qu’il produit sur le monde. Cela est impossible à réaliser par le calcul !"

Faut-il alors renoncer à l’usage de l’outil mathématique ?

Bernard Stiegler Il faut distinguer les mathématiques du calcul, qui n’est qu’une dimension de cette matière. Depuis les XVIe et XVIIe siècles, avec ce qu’on appelle la physique moderne, l’algébrisation a permis de développer des outils mathématiques de calcul pour la physique, ce qui a été à l’origine de la technologie moderne, ce qui a conduit à soutenir la recherche en mathématiques, quasi exclusivement des travaux liés au calcul… et non à la géométrie par exemple. C’est une grave erreur. Le grand épistémologue Emmanuel Kant expliquait que la faculté de connaître était basée sur l’intuition, qui produit l’expérience (comme l’observation des astres au télescope), l’entendement, qui permet de catégoriser, de décrire et de formaliser par des calculs, l’imagination, qui permet de mettre en relation les données de l’expérience avec les concepts produits par l’entendement, et enfin la raison, qui est pour Kant une faculté de prendre une décision. Sachant que ce qui permet de trancher n’est jamais réductible à l’entendement qui fournit des éléments analytiques à la raison, pour Kant, la décision ne peut résulter d’un simple calcul. Cette idée a été reprise au début du XXe siècle par un mathématicien et philosophe anglais, Alfred North Whitehead, qui explique que la fonction de la raison est de permettre à l’homme de changer le monde pour corriger les effets de ce qu’il produit sur le monde. Cela est impossible à réaliser par le calcul !

"On a sacrifié la protection de la société sur l’autel de la rentabilité. C’est une folie au sens où, au-delà même de l’aspect humanitaire, cela n’est pas rationnel en termes d’intérêt collectif."

Pourtant, la loi du marché est fondée exclusivement sur un calcul économique visant à maximiser le profit…

Bernard Stiegler Oui, d’ailleurs les anti-marxistes l’ont affirmé en 1947, lors de la conférence organisée par Friedrich Hayek au Mont-Pèlerin, en Suisse, considérant l’État comme un archaïsme qui devrait s’effacer totalement face au marché, plus efficient. La doctrine néolibérale qui a placé la data économie au service de cette idéologie est en échec. L’arrivée du Covid-19 en a fait la démonstration : cette crise survient après un an de grève des personnels hospitaliers qui dénonçaient la destruction délibérée du système sanitaire français. Or, on vient d’avoir la preuve que le privé ne s’est quasiment pas mobilisé pour faire face à la saturation de l’hôpital public. On a sacrifié la protection de la société sur l’autel de la rentabilité. C’est une folie au sens où, au-delà même de l’aspect humanitaire, cela n’est pas rationnel en termes d’intérêt collectif. En Seine-Saint-Denis où je travaille, on a besoin de la puissance publique pour protéger les gens, les soigner. Si on ne le fait pas, c’est l’ensemble de la société qui va se déliter…

"L’enjeu est aujourd’hui de produire des nouveaux modèles pour éviter la destruction de la civilisation humaine. Cela dépend de nous tous : penseurs, médias, hommes et femmes politiques."

Va-t-on réussir à tirer des leçons de cette crise ou va-t-elle s’effacer rapidement de nos mémoires ?

Bernard Stiegler Pour moi, la mémoire des êtres humains n’est pas dans leurs cerveaux, elle réside entre les cerveaux qui sont reliés entre eux par des institutions. Elles peuvent être des rituels chamaniques, un prêtre, la bibliothèque et l’école… C’est ce que j’appelle la rétention tertiaire. Cette mémoire a été, depuis 1945, profondément transformée par les médias de masse, notamment la télévision et la radio, qui l’ont standardisée. C’est encore bien pire que cela avec les réseaux sociaux, les moteurs de recherche comme Google, qui orientent nos choix, anticipent nos désirs et nous dépossèdent de nous-mêmes. Cette attitude mimétique a des conséquences catastrophiques, d’autant qu’elle touche les enfants dès le plus jeune âge. L’enjeu est aujourd’hui de produire des nouveaux modèles pour éviter la destruction de la civilisation humaine. Cela dépend de nous tous : penseurs, médias, hommes et femmes politiques. Si on ne réfléchit pas collectivement à un nouveau modèle, cette trêve forcée n’aura servi à rien et on ne parviendra pas à mettre en adéquation la rémunération du travail et son utilité sociale. Pour atteindre ce but, la recherche contributive, pluridisciplinaire et l’expérimentation locale sont deux enjeux clés.

Avant de devenir philosophe, vous avez passé cinq années en prison pour avoir braqué des banques ; cette expérience de l’enfermement vous est-elle utile dans la période actuelle de confinement ?

Bernard Stiegler En réalité, j’ai toujours gardé la discipline que je m’étais imposée en cellule. Confinement ou pas, le matin, nettoyé par le sommeil de la nuit, je réfléchis et j’écris, dans le silence. Je ne lis pas les journaux, n’écoute pas la radio et ne regarde surtout pas les réseaux sociaux. J’attends la mi-journée pour me confronter au monde. Cela me permet de penser par moi-même et j’invite chacun à le faire, dans la mesure du possible, bien sûr. Personnellement j’ai le privilège de vivre au contact de la nature et des animaux et de ne plus avoir de réelles contraintes horaires. Au fond, c’est cette liberté de déconnexion qu’il faudrait rendre accessible à tous.

Entretien réalisé par Eugénie Barbezat

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