La VOD de la semaine - “Mayak" (« The Lighthouse »)

Vendredi 25 Septembre 2020

Mariya Saakyan, prometteuse cinéaste arménienne n’a pas eu le temps de donner toute sa mesure. Elle est décédée d’un cancer à 37 ans après avoir tourné quelques œuvres peu diffusées. Son premier film, « Mayak » (« le Phare »), révélait un regard aigu et poétique quelque part entre la fantaisie de Kira Muratova et les songes introspectifs d’Alexandre Sokourov.


 

Lena, jeune femme rêveuse, dort dans un train. Elle débarque soudain dans un monde embrouillé et antédiluvien où elle croise en souriant des enfants qui jouent dans la boue, pendant que sa voix (off), évoquant les mélopées verbales de Sokourov, susurre des strophes romantiques sur les oiseaux. Il y a une part d’archaïsme assumé et naturel dans cette histoire de retour en Arménie d’une jeune femme exilée à Moscou. Au village, tout est figé dans la pauvreté et la poussière. Presque minéralisé. De cette crasse et de cet immobilisme surgiront, après des prémisses obscures — au propre et au figuré —, des éclats de beauté. Lena pénètre dans un appartement sombre et vide la nuit. Le lieu semble abandonné. Puis, tout s’éveille lentement à la vie ; la famille apparaît, la lumière revient (difficilement). Pourtant, Lena est entrée dans un vortex cyclique dont elle ne sortira peut-être pas complètement. La singularité de cette œuvre où les évocations et les métaphores comptent plus que les événements réside dans le ressassement de scènes à moitié oniriques ; comme celle où Lena se retrouve dans une gare bondée où les trains n’arrivent plus. La situation s’explique par le contexte politico-géographique, par les escarmouches plus ou moins intenses autour du Haut Karabagh entre Arménie et Azerbaïdjan dans les années 1990 — épiphénomène de la poudrière du Caucase qui explose de toutes parts (Géorgie, Tchétchénie, etc.). C’est donc la guerre que dessine en filigrane ce retour à la famille aimée. Partir, rester, tout va devenir impossible dans ce monde brouillé et primitif, émaillé de scènes drolatiques et de personnages improbables. Comme ce géant insistant qui harcèle une compagne d’exode de Lena. Tout est allusif ici ; les liens de parenté ne sont pas très explicites. Qu’importe. Le spectateur prend les choses comme elles viennent, pour leur force expressive. Lena s’amuse avec une petite fille (enfant d’une cousine?) sur une étendue herbeuse. Soudain, par la magie du téléobjectif, déboule de derrière la falaise un énorme hélicoptère qui sème la panique et fait accourir la mère de l’enfant. Ce n’est pas à proprement parler un film sur la guerre et ses horreurs, mais son écho nimbe ce récit pointilliste non dénué de drôlerie et émaillé de mystères embrumés.

Vincent Ostria

« Mayak » (« The Lighthouse ») de Mariya Saakyan. Russie/Arménie, 2006, 1 h 18

A voir sur mubi.com ou sur vimeo.com

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