L’art libéré de toute couronne mortuaire. Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, stupeur au Panthéon

Vendredi 25 Septembre 2020
Jean-Luc Steinmetz Poète et biographe

« Et l’embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides. » Rimbaud, Soir historique.

Dans une période où le Covid-19 continue dangereusement de sévir, une urgence apparaît : il faut faire entrer au Panthéon Arthur Rimbaud et Paul Verlaine. Marie-Laure Defretin a pris la généreuse initiative d’une pétition qui nous le rappelle et qui en explique les raisons. Avant de lire cet appel au président Emmanuel Macron, quelque répugnance nous saisit. On voit ce que représente désormais pour nous le couple déchiré Rimbaud-Verlaine que l’on voudrait enfermer, définitivement réconcilié, dans l’ombre commémorative d’un illustre monument. Voici donc transformés en « grands hommes » ceux qui refusèrent obstinément pareille image. Deux poètes héritiers de Hugo, soit, et plus encore de Baudelaire (que l’on prend bien soin de laisser en paix au cimetière Montparnasse), deux marginaux suffisamment en rupture affichée avec la société pour qu’on déconseille à tout jamais de les réintégrer morts dans ses rangs.

Revenus d’une première stupeur, on pense à une funèbre plaisanterie, comme si, par un coup de force médité (à l’enseigne d’une démocratie prédatrice), on voulait mettre à l’épreuve la compréhension que nous avons des œuvres et de ceux qui les ont tentées, souvent au risque de se perdre.

La pétition en appelle d’abord à « l’imaginaire littéraire et poétique » qui a nourri les deux poètes, comme si l’un pouvait se confondre avec l’autre. Trois lignes maigrichonnes témoignent de l’incapacité à penser ce qu’est une œuvre dans sa vérité inaliénable.

Mais voici, bien vite et plus abondamment invoqué, le « politique ». Et de citer le message emprunté à la Chanson d’automne de Verlaine pour signaler le Débarquement. À ce compte le « pauvre Lelian » fait figure de citoyen exemplaire, lui, ce monarchiste avéré dans les dernières années de sa vie. Pour faire pendant, Rimbaud – je lis bien – a fourni des slogans aux insurgés de Mai 68. Un tel alibi ne peut qu’entraîner de la part des justes insurgés de notre temps une fureur noire et incendiaire. « Changer la vie » reste et restera la formule utopiste, celle du désir qui n’a de cesse, celle qu’aucun pouvoir ne saurait récupérer pour la rendre conforme à ses décisions.

Autre nécessité morale maintenant (d’hygiène publique). On apprend qu’il conviendrait de transférer les deux poètes loin de leur dernière demeure. Il serait inadmissible, en effet, que Rimbaud se retrouve à Charleville dans le même tombeau que  son « ennemi usurpateur », Paterne Berrichon, le beau-frère (à qui l’on doit cependant un estimable travail de biographe et d’éditeur). Quant à Verlaine, il serait opportun de l’extraire de son sépulcre des Batignolles fâcheusement placé en bordure du périphérique. Un mausolée, que diable, pour ce déshérité !

La vie prenant décidément le pas sur les œuvres (qui seules en leur teneur continuent de nous interpeller), il serait bon (dit la même pétition) que l’État fasse amende honorable devant la condamnation (en Belgique) du malheureux Verlaine, coupable d’avoir voulu tirer sur son amant. La tragédie classique nous a appris à considérer comme sublimes les meurtres de famille. Mais nous sommes là en présence d’une pitoyable affaire de couple en déroute et je ne crois qu’avec modération à la réelle miséricorde de Rimbaud à l’égard de son agresseur.

N’accordons ni à l’un ni à l’autre de trop bons sentiments, malgré leurs protestations d’amour passagères et notoirement intéressées. Ce n’est pas cet amour-là qu’il convient d’honorer. C’est un autre qu’il faut ardemment « réinventer », et la communauté homosexuelle en a suffisamment donné de précieux exemples pour que ne soit pas panthéonisé à ce titre un « drôle de ménage » qui ne nous a montré que les échecs de la passion.

Tout prouve que la démarche initiée par Marie-Laure Defretin et soutenue par maintes personnalités officielles (dont nous respectons les autres compétences) n’engage en l’occurrence qu’une action dommageable, offensant par certains côtés la force vive et indépendante qu’incarne le plus souvent la poésie. Nous n’avons pas besoin de telles reconnaissances aptes à produire des consensus irraisonnés, alors que les deux poètes pressentis pour une panthéonisation plus que tout fautive, niant leurs personnalités incompatibles, signifient une constante dissidence loin du beau et du bien ordinaires, trop ordinaires, dont la communauté s’abreuve avec délice. Il y va là de l’individu que chacun d’eux représente, de l’unique en sa capacité de rébellion qu’aucun régime n’a le droit de s’approprier pour l’ériger en symbole (symbole de toc, pénible truquage). Un triste orgueil aux allures vertueuses cherche à réhabiliter ceux qui ne peuvent l’être malgré ses bons vouloirs.

Que l’art, libéré de toute couronne mortuaire, continue sa marche sans entrave et que de ses largesses morales ou immorales la culture profite, au besoin, pour mériter son nom. Et que, plus infigurable que la République ou la Liberté guidant le peuple, ce que l’on appelle poésie poursuive sans repos, loin de toute idolâtrie réductrice, dans les âmes et les corps son élan. « Arrivée de toujours, qui t’en iras partout. » 

À notamment publié Arthur Rimbaud, une question de présence (Tallandier, 1991), les Femmes de Rimbaud (Zulma, 2004), les Œuvres complètes de Rimbaud (Garnier-Flammarion, 1989) et la Correspondance (GF, 2015).

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