Ferré au fort du Guesclin, en 1962. Le chanteur résida sur cet îlot breton, qui lui inspirera « la Mémoire et la mer », jusqu'en 1968. © Jean-Pierre Sudre/Leemage
Ferré au fort du Guesclin, en 1962. Le chanteur résida sur cet îlot breton, qui lui inspirera « la Mémoire et la mer », jusqu'en 1968. © Jean-Pierre Sudre/Leemage

Léo Ferré, infatigable œuvrier de la poésie

Vendredi 25 Septembre 2020

L’Âge d’or 1960-1967, deuxième volet d’une immense anthologie consacrée à l’artiste, illustre une fulgurante confluence de l’introspection intime et du questionnement social. Avec, en prime, des archives et des concerts inédits. Et bien d’autres trésors.

Remarquablement conçu et réalisé par Mathieu Ferré et Alain Raemackers, le coffret de 16 CD réunit les enregistrements de 1960 à 1967 par Léo Ferré. Soit 291 titres (en studio et en concert), plus un livret de 56 pages. Quatre heures d’archives inédites familiales ou de l’INA témoignent de l’infatigable artisan qu’était le chanteur, poète, musicien, compositeur et chef d’orchestre : prises alternatives, interprétations en multiphonie, précieuses versions de lui seul (au chant et au piano) et avec son fidèle pianiste Paul Castanier…

Ferré a signé quasi toutes les partitions. La perspective sur cette période de huit ans, qu’offrent les 16 CD, met en lumière l’éclectisme qui préside aux formes choisies sur le plan musical autant que textuel. Sa plume boit à la gouaille de la chanson réaliste ou s’envole vers l’abstraction, elle se fait chanson d’amour, flamboyant brûlot, rengaine mutine, manifeste pacifiste… Quant à la musique, elle convoque jazz (des formations réduites au big band), classique, « world music » d’avant l’heure (guitare flamenca par exemple), instruments populaires (accordéon, orgue de Barbarie des anciens chanteurs de rue), ou encore le précurseur instrument électronique baptisé « ondes Martenot » (pour lequel composèrent Milhaud et Messiaen).

Un requiem pour un deuil impossible

Pourtant, l’élite a longtemps refusé de reconnaître le compositeur Ferré. Merci à France Musique pour l’émission Musicopolis (d’Anne-Charlotte Rémond), dédiée au mal-aimé de l’establishment musical. Ainsi, le CD consacré à Louis Aragon démarre fort avec l’Affiche rouge. Il y a, au fil du lent cortège de notes et de silences, la mélodie que la voix traînante de Ferré porte comme un cercueil, avec chagrin et dignité. En ce requiem pour un impossible deuil, il y a aussi ce chœur qui chante les 23 camarades fusillés de 1944, et qui nous hante bien après que s’est éteint l’ultime alexandrin. Chapeau bas, maestro Léo, pour ces fiançailles inouïes entre musique et poésie.

En bonus du 25 cm Aragon (de 1961), un émouvant petit trésor : issues des archives familiales et jusqu’alors jamais révélées, les maquettes de trois poèmes tirés du recueil le Fou d’Elsa (chapitre « Chants du Medjnoûn ») : Gazel au fond de la nuit, l’Encore et Ils sont venus avec des fleurs, extrait d’ Une fille quelque part au bord du Xénil (Xénil, rivière de la région de Grenade – NDLR). Léo les a réalisées chez lui. On l’entend indiquer la page de l’ouvrage où il a puisé ces œuvres majeures. Dans cette triade, on perçoit l’intérêt d’Aragon pour l’histoire et la culture plurielle d’Al-Andalus. Sans nul accompagnement musical, Ferré psalmodie ces strophes plutôt qu’il ne les chante ou les dit. La nudité absolue de ce fragile a cappella entre en correspondance avec le spleen pudique qui étreint les vers d’Aragon. Et quand il trébuche sur une syllabe de l’Encore, on ressent comme le tressaillement de la mélancolie que recèlent les quatrains.

Écoles, médiathèques et autres lieux de transmission devraient mettre à la disposition d’un large public une pareille anthologie, pour que soit mieux comprise l’infinie diversité de la poésie, que celle-ci soit écrite ou orale, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui. Ici, avec les albums Aragon, Verlaine et Rimbaud, Baudelaire, ou, selon les plages, avec les textes de Ronsard, Rutebeuf, Apollinaire ou de Ferré lui-même, l’introspection de l’intime et le questionnement social se rejoignent avec fulgurance.

Léo Ferré, l’Âge d’or 1960-1967 - Intégrale vol. 2 (la Mémoire et la mer/Barclay), coffret de 16 CD, 53 euros, https://leo-ferre.com
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