Les vingt-sept chefs d’État se sont retrouvés pour le Conseil européen le 17 juillet. François Lenoir/Reuters
Les vingt-sept chefs d’État se sont retrouvés pour le Conseil européen le 17 juillet. François Lenoir/Reuters

Plan de relance européen : le décryptage de Christophe Ramaux, Economiste atterré

Lundi 20 Juillet 2020

Ce membre des Économistes atterrés analyse les logiques d’un plan de relance européen étriqué, au calendrier étalé et soumis à des conditionnalités austéritaires. Entretien avec Christophe Ramaux, maître de conférences à l’université Paris-I, chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne.
 

Emmanuel Macron s’est dit lors du Conseil européen opposé à un compromis qui se ferait « au prix de l’ambition européenne ». Les 750 milliards d’euros de capacité d’emprunt sur la table des négociations étaient-ils à la hauteur de la récession historique qu’affronte l’économie mondiale ?


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Christophe Ramaux. 

Dans le plan de 750 milliards d’euros initialement prévu, il fallait distinguer deux volets : 250 milliards de prêts – ce qui n’est pas nouveau, la Banque centrale européenne accorde déjà des facilités de prêt – et 500 milliards de subventions. C’est à la fois beaucoup et quand on regarde le détail, peu. D’abord, l’important, ce ne sont pas les engagements mais les paiements effectifs. Or, le calendrier initial prévoyait le versement de 20 % seulement des subventions en 2021-2022. Puis 50 % auraient été versées en 2023-2024, c’est-à-dire très tardivement. Et le reste, près de 30 %, à partir de 2025. Ce qui renvoie à 2022, pour la Grèce et le Portugal, et à 2023, pour l’Espagne et l’Italie, la possibilité de toucher l’équivalent de 1 % de leur PIB. Nous sommes là dans une impasse fondamentale. Tous les États du monde augmentent de façon faramineuse la dépense publique, les dettes publiques, y compris pour soutenir le secteur privé, qui, sans ces interventions, s’effondrerait littéralement. En fait, nous sommes à nouveau dans un moment keynésien, comme après la crise de 2008. Mais des gouvernements fondamentalement libéraux tentent de transformer ce moment keynésien en simple « flash ». Autre problème : partout dans le monde, l’intervention publique se fait dans le cadre des États-nations. On ne peut pas transférer massivement des dépenses publiques à l’échelle de l’UE. On n’imagine pas des professeurs des écoles, des infirmiers, des policiers européens. Et ce qui est valable pour les services publics l’est aussi pour la protection sociale. L’Europe n’est pas un État. Telle qu’elle s’est construite depuis l’Acte unique de 1986, c’est la zone qui a poussé le plus loin les logiques néolibérales. Or, la seule façon de sauver l’Europe serait aujourd’hui de la mettre au service d’États sociaux.

Les négociations ont piétiné sur la répartition entre prêts et subventions, mais aussi sur les mécanismes de contrôle des plans de relance élaborés par les États membres… Va-t-on vers des conditionnalités austéritaires, avec le retour de la troïka, qui a mis la Grèce à genoux ?

Christophe Ramaux. Bien sûr ! C’était d’ores et déjà prévu dans le plan initial, avec des exigences encore plus dures formulées par le groupe des pays « frugaux » (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark, Finlande – NDLR). Il s’agit en fait de conditionner les quelques miettes de transfert budgétaire à des réformes structurelles. Cela ne prendra pas la forme institutionnelle de la troïka en tant que telle, puisque son bilan est accablant, mais on reste dans les mêmes logiques.

Peut-on imaginer, pour soutenir la relance, des sources de financement qui éviteraient le recours aux marchés financiers ?

Christophe Ramaux.  Aujourd’hui, les dettes publiques, qui sont essentiellement nationales, en Europe comme ailleurs, ne posent pas de problème. Au contraire, c’est la solution. La France s’endette actuellement à taux négatif à dix ans. On ne peut donc pas dire que les marchés financiers soient en mesure d’imposer des conditions effroyables à la France ou à d’autres pays selon des logiques spéculatives. Ce n’est pas le cas, parce que la Banque centrale européenne a été obligée, bien malgré elle, de garantir les dettes publiques de façon à éviter des poussées spéculatives sur les taux d’intérêt, qui auraient menacé directement l’euro. Il y a besoin d’augmenter les dépenses dans tous les pays européens de façon à soutenir la demande, qui s’est effondrée avec la crise. Pour l’instant, on en est très loin. L’architecture de l’Union européenne reste profondément libérale ; il est très difficile, dans un tel cadre, d’instiller des orientations keynésiennes, des politiques de relance. Cette nouvelle crise l’atteste : il n’y a plus d’autre choix que celui de remettre à plat radicalement les règles européennes en vigueur.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

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