Jeudi, 2 Juillet, 2020

"Racisé", " universalisme ", " Intersectionnalité", ces mots qui font débat

La jeunesse antiraciste, qui bouillonne d’idées et d’actions nouvelles, a trouvé son mode d’expression dans les manifs, usant de mots et concepts qui questionnent, heurtent parfois. De l’idéal « universaliste » aux luttes « intersectionnelles », petit tour des mots qui font débat.

Pour nommer les phénomènes liés au racisme, militants antiracistes, intellectuels ont mis en circulation des termes nouveaux. « Racisés », « privilège blanc », « racisme systémique, institutionnel ou d’État », « luttes intersectionnelles »… ces expressions unissent et divisent à la fois. D’autres concepts comme « racialisme », « séparatisme », « communautarisme », « indigénisme » sont mis en avant et utilisés de manière souvent globalisante envers ceux qui mènent les combats contre le racisme. Ils sont parfois utilisés pour disqualifier ces personnes, en les accusant de remettre en cause l’universalisme républicain et la laïcité. Tour d’horizon de quelques-uns de ces termes émergents : d’où viennent-ils, qui les emploie, quelles revendications ou idéologies sous-tendent-ils et pourquoi font-ils débat ?

« Racisé » 

Alors que l’idée de « race biologique » a été abandonnée au cours du XXe siècle car elle constituait le fondement même du racisme, les stéréotypes associés à la couleur de peau sont toujours facteurs de discrimination, que ce soit dans l’accès à l’emploi, au logement, etc. Le mot racisé « est devenu nécessaire, à un moment donné, pour désigner un racisme sans race », juge le sociologue Rachad Antonius.

Quand on parle de « racialisation », autrement dit d’assignation de certaines personnes dans des catégories, à travers des discriminations et des violences, la race ne renvoie pas simplement ici à une couleur de peau, mais plus largement à la manière dont les individus sont traités inégalement, en raison de leur couleur mais aussi de leur patronyme, de leur origine ou encore de leur religion supposée. « Être racisé » signifie donc être assigné à un groupe cible du racisme, distinct du groupe majoritaire.

S’il ne recouvre pas nécessairement une vision « racialiste », le mot fait pourtant débat. Ne permet-il pas de réintroduire la race comme critère distinctif ? Le terme ne range-t-il pas définitivement dans une case des opprimés qu’il prétend émanciper ? Salah Amokrane, coordinateur du tactikollectif et militant des quartiers populaires, choisit pour sa part de ne pas utiliser le mot « car il structure l’ensemble des préoccupations autour de la question du racisme au détriment des questions sociales » (1).

« Racisme institutionnel, systémique ou d’État »

Selon ces expressions, l’écrasante majorité des discriminations raciales dans la société ne devrait pas être comprise comme la simple manifestation de comportements individuels, mais comme le résultat du fonctionnement même des institutions. Ces termes conceptualisent l’idée de la persistance d’un ordre social raciste, alors même que l’égalité des êtres humains est consacrée par la loi.

Quant à la notion de « racisme d’État », elle désigne historiquement les États ayant appliqué des politiques ségrégationnistes, affichant une idéologie officielle explicitement raciste et institutionnalisée comme le régime d’apartheid en Afrique du Sud. C’est pourquoi, en France, cette expression fait l’objet de débats car elle suggérerait une forme d’intentionnalité de l’État dans les logiques discriminatoires. Ce même État qui pourtant, selon les majorités politiques, peut distribuer l’aide médicale d’État aux étrangers en situation irrégulière, régulariser périodiquement des sans-papiers ou autres politiques que l’on peut difficilement qualifier de « racistes ».

« Privilège blanc »

Ce concept apparaît dans le débat public en France à l’occasion des manifestations contre le racisme où l’on peut lire sur certaines banderoles : « Les hommes BLANCS naissent libres et égaux en droits ».

En 1988, l’expression « privilège blanc » est formalisée par la chercheuse américaine Peggy McIntosh. Elle désigne un ensemble d’avantages de la vie sociale, culturelle et politique favorisant les Blancs sans que ceux-ci n’en aient pleinement conscience. L’objectif, selon McIntosh, est d’amener les « Blancs » à « sortir du déni » pour accepter de se penser eux-mêmes « en termes raciaux », et comprendre que la société est organisée autour d’une « norme blanche ». C’est ce que fait Virginie Despentes dans une lettre lue sur France Inter le 4 juin dernier : « Je peux oublier que je suis blanche. Ça, c’est être blanche. Y penser, ou ne pas y penser, selon l’humeur », écrit-elle.

Mais le terme de « privilège » divise. Pour certains, comme le sociologue Eric Fassin, « il est un outil de prise de conscience du racisme systémique », utile à la lutte contre les discriminations racistes. Pour d’autres, il s’agit d’un terme de la « vulgate militante » qui entretiendrait une division raciale de la société. « Utiliser ce terme au nom de l’antiracisme, c’est faire un énorme cadeau à l’extrême droite », affirme ainsi la socialiste Corinne Narassiguin dans « le Monde » du 9 juin. Pour d’autres raisons, le philosophe communiste Florian Gulli rejette également vigoureusement ce terme, invisibilisant les enjeux de classe : « Comment expliquer à un intérimaire de Sochaux qu’il est privilégié par rapport à un patron noir ? interroge l’intellectuel. Un privilège ça s’abolit, or ne pas être contrôlé abusivement par la police n’est pas un privilège mais doit être la norme. »

« Intersectionnalité »

Conceptualisé par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw en 1989, cette notion vise d’abord à montrer en quoi les femmes noires subissent des discriminations croisées à l’emploi (parce que noires et parce que femmes) et peinent à les faire reconnaître devant la justice. La notion fait l’objet de critiques de la part d’universitaires et d’essayistes qui lui reprochent, en particulier, de brouiller la distinction entre analyse scientifique et engagement politique. Le politologue Laurent Bouvet, cofondateur du Printemps républicain, estime ainsi que « ce concept est utilisé, aujourd’hui, en France, essentiellement pour rendre acceptables – tout particulièrement à gauche – les revendications identitaires et culturalistes de minorités en les assimilant à des luttes sociales menées au nom de l’égalité ».

Le mot est devenu souvent synonyme aujourd’hui, sur le terrain militant, de « convergence des luttes » contre une pluralité d’injustices fondées sur la classe sociale, le sexisme, le racisme et l’orientation sexuelle. Notons qu’en 1975, quand elle déclarait : « Je crois que de plus en plus les Noirs voient le racisme et toute l’oppression dirigée contre les Noirs comme une partie d’un système plus grand, comme une partie du capitalisme, et alors il est nécessaire pour détruire les racines du racisme de renverser tout le système. Il y a beaucoup de Noirs qui, maintenant, se considèrent comme marxistes », Angela Davis se posait comme une des premières figures à manier ce concept d’intersectionnalité, même s’il n’était pas encore ainsi nommé.

« Racialisme », « indigénisme », « séparatisme »

Historiquement, le terme de racialisme est d’abord utilisé pour désigner un courant de pensée qui se développe dans l’Europe du milieu du XIXe siècle. Il ambitionne d’expliquer les phénomènes sociaux à la lumière de facteurs raciaux et héréditaires.

Dans une acception nouvelle, le chercheur Pierre-André Taguieff définit le racialisme comme « toute construction idéologique fondée sur l’idée de “race humaine” et faisant appel à une conceptualité supposée scientifique, d’une façon plus ou moins prononcée ». Ainsi il constitue la base théorique sur laquelle vient s’appuyer le « comportement » raciste.

Il qualifie souvent des groupes qui se définissent d’abord par rapport à une prétendue appartenance raciale, comme le Parti des indigènes de la République. Mais cette notion est convoquée aujourd’hui à tout bout de champ par les détracteurs de militants antiracistes pour leur reprocher un supposé communautarisme. Une manière pour les défenseurs de l’universalisme de reprocher à tous les chercheurs et militants inspirés par la pensée postcoloniale de remettre ces questions au cœur du débat.

Ne pas entendre ceux qui dénoncent les discriminations alors même que les enquêtes statistiques et le dernier rapport du Défenseur des droits justifient leurs revendications, « c’est, pour l’historienne Clyde Marlo-Plumauzille, refuser de penser concrètement le temps long et les angles morts du projet républicain ».

« Universalisme »

L’universalisme, issu des lumières, incarne l’idée d’égalité et d’unité du genre humain au-delà des différences culturelles ou religieuses. Il est historiquement l’un des fondements de l’antiracisme car permettant l’inclusion du plus grand nombre. Mais, comme le rappelle le politiste Thomas Branthôme, « l’universalisme n’est nullement une notion performative qui saurait se suffire à elle-même du simple fait de son énoncé ». En effet, la nouvelle génération aspire à une reconnaissance de ses particularités et une nouvelle articulation des oppressions subies. Pour Florian Gulli, « constituer une communauté de citoyens, c’est très bien mais on élude également la dimension de classe de la domination ».

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Albert Camus. Refuser de les nommer ne fait assurément qu’accroître la colère, légitime, des victimes de racisme et de violences policières. Trouver un vocabulaire unificateur n’est pas le moindre des défis pour la lutte antiraciste.

(1) Cité dans « Cause commune », n° 17, mai/juin 2020.
Eugénie Barbezat
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