Le nom de Malakoff est né d’un songe collectif, un engouement populaire des Français pour la guerre de Crimée pendant le siège de Sébastopol. © Roger-Viollet.
Le nom de Malakoff est né d’un songe collectif, un engouement populaire des Français pour la guerre de Crimée pendant le siège de Sébastopol. © Roger-Viollet.
Jeudi, 2 Juillet, 2020

Roman. Métamorphose à Malakoff

Un artiste en résidence dans la ville des Hauts-de-Seine cherche une Russie fantasmée et les traces d’un génial pastelliste. Entre journal intime et quête obsessionnelle, Gregory Buchert signe un premier roman étrange et captivant.

Malakoff, de Gregory Buchert. Verticales, 320 pages, 22 euros

Si on peut rêver de Tombouctou, Trieste ou Vladivostok, il est plus rare de s’exalter en songeant à Malakoff, une ville qui, en dépit de son nom à consonance russe, est située en banlieue parisienne. C’est le cas du narrateur, un artiste en panne créative qui gagne sa vie comme gardien d’exposition à Lille. Depuis qu’il a lu, à l’adolescence, une monographie consacrée au pastelliste Sam Szafran, dont l’atelier se situe à Malakoff, il a fait de la commune des Hauts-de-Seine le cœur de sa géographie imaginaire. Il suffit d’un coup de fil, reçu en pleine nuit, l’informant de l’existence d’un programme de résidence dans la municipalité communiste pour ranimer ce qu’il nomme son « trouble russe ». En visite chez sa mère, à Haguenau, en Alsace, il apprend qu’à sa naissance, il s’est appelé pendant quelques mois Gregor, en hommage à un basketteur manceau et non, comme on pourrait le croire, au personnage de la Métamorphose, de Kafka, Gregor Samsa. Son projet artistique est né : un journal intime intitulé Malakoff et signé Gregor Buchert, le nom qu’il inscrit, comme un code secret, sur la tranche vierge d’un des livres de la bibliothèque en trompe-l’œil que sa mère a collée sur les murs de sa chambre d’enfant.

De déambulations en digressions

Premier roman de Gregory Buchert, dont l’œuvre photo et vidéo est traversée par la littérature (Joyce, Gide, Calvino), Malakoff  transforme une banale résidence d’artiste en une quête don quichottesque, obsessionnelle et captivante. Cheminant dans une forêt de signes, le narrateur s’engage simultanément sur les traces de Sam Szafran, que personne ne semble connaître, et sur la piste de maigres indices prouvant le lien de Malakoff avec la Russie. « De Malakhov à Malakoff, de Gregory à Gregor, quelques changements d’orthographe pour maquiller les identités et traverser les frontières », constate-t-il, alors qu’il vient de découvrir dans les archives que le nom de Malakoff est né d’un songe collectif, un engouement populaire des Français pour la guerre de Crimée pendant le siège de Sébastopol. De rêves en suppositions, de déambulations en digressions, Gregory/Gregor s’enfonce dans un brouillard de plus en plus épais, invariablement muni d’un bâton en forme de Y, la lettre qui fait le lien entre ses deux identités, coiffé d’une chapka et portant dans son sac le catalogue de Sam Szafran.

Atmosphère cotonneuse

Jouant sur la confusion entre l’auteur et le narrateur, Gregory Buchert installe une atmosphère cotonneuse qui rappelle les livres labyrinthiques d’Enrique Vila-Matas, avec qui il partage les références à Borges et Kafka. Roman à dispositif, récit d’un livre en train de s’écrire, Malakoff  tisse, comme chez W. G. Sebald, un dialogue constant avec les images, parfois reproduites en noir et blanc : une photographie de la tour Malakhov, l’un des nombreux escaliers peints par Sam Szafran, la silhouette de l’artiste Gianni Motti arpentant inlassablement le tunnel de l’accélérateur de particules du Cern.

Sous-couche intime

On pourrait craindre un livre froid, conceptuel, impersonnel. C’est tout le contraire. À mesure que le récit avance, il devient de plus en plus intime, faisant apparaître, tel un palimpseste, une émouvante sous-couche biographique : un père absent, « disparu tel une seiche dans un nuage d’encre pour engendrer au Maroc d’autres enfants qui n’ont jamais rien su de sa vie intérieure », la mort du chien Nastase, dernier lien avec l’enfance, et le trou creusé pour son enterrement, moment de communion familiale et métaphore du projet littéraire en cours : « Un instant, j’ai même entrevu la possibilité de ne plus m’arrêter, et de mettre en chantier une vaste taupinière que j’aurais pu sillonner en compagnie de mon chien mort. Un réseau dont ce trou aurait été le centre et qui, d’est en ouest, aurait connecté ma ville natale aux divers sous-sols de ce récit ». Récit d’une transformation, teinté d’humour mélancolique, Malakoff  dit l’échec, le sentiment de perte, la nostalgie incarnée par la figure de Iouri Gagarine, le cosmonaute russe égaré entre le ciel et la Terre, la présence et l’absence.

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