Jeudi, 2 Juillet, 2020

Thriller . Destinés au poison dans la cité Antonin Artaud

Dans les quartiers Nord de Marseille, trois enfants échappent à une vie perdue d’avance. Un roman original, généreux et passionnant de Rebecca Lighieri. Rebecca Lighieri Il est des hommes qui se perdront toujours P.O.L. 376 pages, 21 euros

Karel, Hendricka et Mohand Claeys habitent, pour le meilleur et pour le pire, cité Antonin-Artaud. Si, dans la réalité, aucune cité ne porte le nom de cet illustre Marseillais, elles sont des dizaines dans les quartiers Nord de sa ville à ressembler comme des sœurs à celle où Rebecca Lighieri a situé son dernier roman, Il est des hommes qui se perdront toujours. Dès leur plus jeune âge, Karel et Hendricka sont traînés par leur père, Karl, de casting en casting. Il voudrait faire d’eux des acteurs, des danseurs, des célébrités qui sortent la famille de la misère, des petits boulots, des trafics minables. Karel et Hendricka ont des atouts. Ils sont beaux. Un père d’origine belge et une mère kabyle leur ont transmis un physique que résume bien l’adjectif employé à plusieurs reprises et à dessein par la romancière : « stupéfiant ». Mais d’autres utilisent mieux les codes, savent plus de chansons, dansent avec plus de conviction. Quant à Mohand, le dernier, c’est tout le contraire : un bec-de-lièvre, un faciès évoquant la trisomie, des malformations cardiaques et intestinales font de lui le souffre-douleur d’un père qui terrorise toute la famille.

Le roman commence au moment où Karel évoque le corps de ce père, tué à coups de parpaings et défiguré dans une décharge près de la cité. Comment on peut vivre dans la peur des cris, des coups, qu’ils vous soient destinés ou qu’ils pleuvent sur un enfant de 5 ans n’est pas ce que raconte Rebecca Lighieri. Bien qu’elle ne nous fasse grâce d’aucun détail, elle explore avant tout ce qui va permettre aux Karel, Hendricka et Mohand lui-même, de quitter la case que leur avait attribuée le destin. Même si celui-ci est plus riche de surprises qu’on ne croit, et si les stratégies d’évasion des enfants les amènent parfois sur les chemins de leurs parents.

Ce qui donne cette paradoxale liberté, c’est une énergie qui irrigue des structures qu’on croirait pesantes, comme cette microsociété gitane occupant le « passage 50 », plus bas encore qu’Antonin-Artaud. Entre Karel et les enfants de la famille Sastre, qui y vit, se noue une étrange et vitale relation, faite d’amitié, de sexe et surtout de musique. On baise, on chante, on mixe, on danse beaucoup dans cette histoire où vivants et fantômes circulent d’une identité à l’autre. Prince, Richard Cocciante, Philippe Lavil, Akhenaton, tout est bon pour changer de place, à commencer par l’immortel Thriller de l’ancien enfant maltraité Michaël Jackson, qui donne son genre au roman.

Les signes disposés par Rebecca Lighieri, initiales parlantes, prénoms répétés, cachés ou empruntés, inscriptions sur les troncs des arbres, titres de films, vies de stars jalonnent les itinéraires de ces enfants retrouvés ou perdus, qui n’ont de cesse de démentir ce que disait Artaud le Momo : « Vous n’empêcherez pas qu’il y ait des âmes destinées au poison. »

Alain Nicolas

×